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Jacques Ferron: le
palimpseste infini
Il y a quelque
chose dimmatériel, déthéré dans
limage que lon se fait du palimpseste où un
texte en donne un autre à lire, le laissant filtrer,
sy surimprimant comme un voile jeté sur sa propre
origine, elle-même toujours impropre puisque cette
première inscription, écrite sur papier de soie, laisse
déjà deviner lautre quelle dissimule:
perspectives gigognes où salignerait sous nos
yeux, en un palimspeste infini, une suite de textes
fantômes, transparents. «Un texte peut toujours en
cacher un autre», écrit Gérard Genette, «mais
il le dissimule rarement tout à fait».
Cette
image devenue familière lorsquil nous faut penser
la question de lintertextualité ne nous
permettrait-elle pas de penser autrement le rapport qui
se trame dun texte à un autre? Cette manière de
concevoir le palimpseste, par exemple, ne
rappellerait-elle pas aussi le processus même de
lécriture telle que la pratiquait Jacques Ferron,
où lécriture côtoie son propre effacement,
revenant sans cesse sur ses propres traces, procédant
par retours et retouches, déplacements et masques?
Ny a-t-il pas là, dans cette opération qui
neffacerait pas irrémédiablement le texte
primitif, quelque chose qui rappelle la ressemblance,
pour Ferron, entre écriture et traduction? À lun
de ses traducteurs privilégiés, Ferron confiait en
effet que son seul regret était de ne pas pouvoir
retraduire son uvre de langlais au français
pour que son traducteur puisse retraduire de nouveau: «et
lon recommencerait souvent souvent, écrit-il,
jusquà ce que les lettres soient complètement
usées, disparues». Cette traduction qui se
poursuivrait sans fin, jusquà leffacement
complet cette fois, dépasse déjà lidée du
simple passage dun texte de départ à un texte
darrivée: elle fait place, au contraire, à
lidée dun passage infini, inachevé, sans
cesse à recommencer, fantasme décriture où
émergerait, par contamination, par infiltration, une
parole autre, si ce nest la parole de lautre.
Ferron, on le sait, a dailleurs toujours été
fasciné par des écrivains qui, anglais et français,
ont été appelés à opérer, à leur manière, un
passage entre les langues et les cultures.
Ce
que nous proposons ici sous le titre de Jacques
Ferron: le palimpseste infini dépasse donc, en la
réarticulant, en la réinter-rogeant autrement et à
nouveaux frais, la seule question de
lintertextualité, pourtant extrêmement complexe
chez Ferron. En ce début de millénaire, quinze ans
après la mort de lécrivain, il nous semble
important de retourner à cette uvre, notre
héritage, pour en mesurer limmense richesse.
Palimpseste de la littérature québécoise,
luvre de Jacques Ferron, comme
lécrivain lui-même, nous donne en effet à lire
une étrange bibliothèque que se disputent, dun
rayon à lautre, les littératures françaises et
anglaises. Il faudra voir, en ce sens, quels sont les
rapports que luvre de Ferron entretient avec
ces traditions littéraires, comme avec la littérature
québécoise. Comment son uvre problématise-t-elle
son appropriation comme son refus de ces littératures?
Quels transferts culturels sont ici au travail, mis en
scène? Quels en sont les enjeux pour la littérature
québécoise? Cest dire quil faut également
considérer ce palimpseste infini dans la perspective de
la généalogie esthétique quil nous invite à
retracer. De quels écrivains, de quelles uvres
Ferron est-il lhéritier? De quelles filiations se
réclame-t-il? Comment ces divers héritages
interfèrent-ils dans le processus même de
lécriture? Avec quels fantômes Ferron se
dispute-t-il son uvre?
Considérant
les problématiques soulevées par la question du
palimpseste chez Ferron, il ressort clairement que les
rapports de luvre ferronienne avec les
littératures anglaise, française et québécoise
constituent trois axes ou thèmes principaux, auxquels
sajoute celui des textes fondateurs (la Bible, les
mythe grecs et amérindiens, etc.). Aussi, afin de mieux
rendre compte de la diversité des enjeux et des
problématiques que soulèvent ces rapports, le colloque
a été organisé et structuré en tenant compte des
rubriques suivantes : 1-Surimpressions du texte
québécois; 2-Du canon français au panthéon des
mineurs; 3-Le filtre anglais; 4-Fondations littéraires.
SURIMPRESSIONS
DU TEXTE QUÉBÉCOIS
Jacques
Ferron peut être considéré comme un carrefour
incontournable de la bibliothèque québécoise. Grand
lecteur, il a parcouru des textes de tous les genres et
de toutes les époques de lhistoire littéraire
québécoise. La question des rapports de Ferron au texte
québécois pourrait être étudiée à partir de
perspectives différentes selon quon laborde
du point de vue du critique, de l«historien» ou
encore de lécrivain et selon quelle
privilégie, comme objet de recherche, la critique
(officielle et privée) ou la réécriture (prise dans un
sens élargi pour inclure la citation, lemprunt, le
plagiat, etc.).
En
tant que critique, Ferron sest souvent prononcé
sur les uvres décrivains québécois soit à
loccasion de comptes rendus dans les revues et
journaux, soit en privé avec ses correspondants; il a
aussi réservé un statut particulier à la poésie
québécoise en accordant, dans ses uvres de
fiction, une place importante à quelques-uns de ses
poètes. Quant à lhistorien-conteur, il sest
approprié monographies, relations et faits historiques,
les a détournés, les a réinterprétés et leur a
donné forme dans le but de ranimer le passé et ainsi
redonner au peuple une histoire qui puisse se vivre au
présent et se transmettre à linstar des contes.
Ferron sest aussi donné la tâche de transcrire
les contes venant dune longue tradition orale,
espérant peut-être ainsi assurer une transmission
rendue incertaine par le vent de modernisation qui
soufflait alors sur le Québec. Il les a retravaillés
tout en leur conservant une certaine oralité et en en
déplaçant le sens et les enjeux.
La
problématique de la réécriture pourrait aussi être
abordée de lintérieur même de
luvre : en effet, on sait que Ferron a
soumis ses uvres à sa propre relecture et les a
remaniées, en procédant à des suppressions, des ajouts
et des variantes. Ces explorations devraient permettre
dapprofondir des questions telles la conception
quavait Ferron dune littérature nationale,
de lhistoire, de lécriture et de la lecture
pratiquées dans les conditions particulières dun
«pays incertain», mais pourront aussi ouvrir de tout
autres perspectives.
DU CANON
FRANÇAIS AU PANTHÉON DES MINEURS
Certains
critiques ont déjà relevé le caractère équivoque des
rapports qua entretenus Ferron avec la langue et la
littérature françaises. Cest sous lemprise
du canon français que le jeune écrivain sest fait
la main, à lombre de contemporains tels Valéry,
Giraudoux et Gide, mais aussi de classiques des XVIIe
et XVIIIe siècles tels Molière, Racine,
Corneille, Voltaire et Marivaux. Désireux
daffranchir sa propre écriture et la littérature
de lancienne colonie dune position de
subordination, Ferron a travaillé à lélaboration
de stratégies de détournement. Subversives, celles-ci
révèlent pourtant une émancipation toute relative et
des rapports à la «mère-patrie» fort contradictoires
faits dadmiration et de rejet,
dappro-priation et de mise à distance. Ferron a
procédé, par exemple, à la dévalorisation des
classiques au profit des mineurs (Rotrou, Cyrano de
Bergerac...), il a «minorisé» les Grands de
lépoque moderne (Valéry et Proust), alors
quil a «absorbé» complètement certains
écrivains admirés (Giraudoux, Nodier, Cazotte...).
Lanalyse
de cette pratique de lintertextualité pourrait
être abordée selon trois perspectives : 1-une
lecture comparée dun texte canonique et de sa
réécriture ferronienne; 2-létude des rapports de
Ferron à la «langue-mère» et à sa littérature;
3-lexamen des enjeux liés à la littérature
québécoise que certaines pratiques mettent au jour,
examen quon pourrait élargir pour interroger le
concept même de littérature mineure.
LE
FILTRE ANGLAIS
Considéré
comme le pendant de lhéritage français, le legs
anglais a aussi fait lobjet dune
ré-appropriation de la part de Ferron, mais selon de
tout autres modes. Quelques critiques ont déjà étudié
la présence de la langue anglaise francisation de
mots anglais, écriture contaminée par la syntaxe à
langlaise , mais luvre de Ferron
porte également les traces, souvent fort voilées, de
lectures anglaises : Dickens, Joyce, George Eliot,
Shakespeare, etc. Or Ferron a lu ces uvres en
français et a relu ses propres textes dans leur
«version» anglaise, ce qui la amené à
réfléchir au problème de la traduction et de la
traductibilité. Fasciné par les chassés-croisés
culturel et linguistique il a surtout interrogé le
processus de traduction comme pratique de réécriture et
non seulement comme le passage dun texte de départ
à un texte darrivée. Ses lectures anglaises, ses
rapports à la langue anglaise et à la traduction
constituent un filtre privilégié pour étudier la
conception quavait Ferron de laltérité, de
lidentité et de la nation
FONDATIONS
LITTÉRAIRES
La
question de la fondation dune littérature
nationale est au cur de luvre de
Ferron. Sa volonté de sinscrire dans ce vaste
projet a donné lieu à une pratique décriture
ouverte à tous les genres. Cest par le conte et le
théâtre quil a fait son entrée en littérature
deux genres quil considérait comme des
lieux possibles de reconnaissance d e soi et dune
appartenance nationale , mais il a aussi beaucoup
pratiqué les genres romanesque et épistolaire, sans
oublier lessai. On pourrait sinterroger sur
les rapports entrevus par Ferron entre le choix dun
genre et les conditions de possibilité dune
fondation littéraire.
Une
autre façon daborder cette question qui a
assez peu retenu lattention des critiques
jusquà présent serait de voir quels mythes
ou textes fondateurs Ferron a «revisité»,
danalyser comment il les a «relus» et transposés
dans son uvre. Parmi tous ceux privilégiés par
Ferron, on peut penser au mythe dOrphée et
dEurydice, de Faust (Dante, Goethe ou Valéry),
dUlysse, à lAmérindien, au texte
biblique... Létude de ces préférences et de leur
transformation ou du déplacement quils ont subis
pourrait certes nous amener à revoir les procédés de
démythification et de remythification employés par
Ferron et, surtout, à approfondir sa conception du
processus de fondation dune littérature nationale.
LE LEGS
DE JACQUES FERRON (Table ronde)
Présentée comme
«le mot de la fin», cette table ronde pourrait être
loccasion dinterroger le thème même du
colloque: si luvre de Jacques Ferron peut en
effet être pensée comme un palimpseste de la
littérature québécoise, on peut se demander dans
quelle mesure celui-ci peut être considéré comme
«infini». Au cours de ce colloque on aura abordé,
entre autres, la question des héritages dont Ferron
sest réclamé et celle des transferts culturels
qui travaillent son uvre; on aura aussi dégagé
certains des enjeux que ces stratégies décriture
représentent pour la littérature québécoise; mais
qua-t-il lui-même légué à la littérature et
aux écrivains dici? Que devrait-on retenir de
luvre de Ferron? À quel titre pourrait-on
sen réclamer? Quel statut doit-on donner à cette
uvre aujour-dhui, au sein dun Québec
désormais moderne et pluriel?
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