Jacques Ferron: le palimpseste infini
À la Bibliothèque nationale du Québec du 27au 30 septembre 2000
Le Département d’études françaises de l'
Université de Montréal
et le
Centre d'Études québécoises présentent un colloque organisé
par le groupe de recherche
interuniversitaire

Jacques Ferron inédit :
la succession de l’œuvre,
enjeux et perspectives

Bibliothèque nationale du Québec
1700, rue Saint-Denis
Montréal

Colloque 2000
orientation | Frais d'inscription | PROGRAMME COMPLET| Jacques Ferron, écrivain

Responsables

Patrick Poirier
(514) 277-4979
patrick.poirier2@sympatico.ca
Brigitte Faivre-Duboz
(514) 276-8737
faivredu@megaweb.ca

Comité scientifique

Ginette Michaud (Université de Montréal) Marcel Olscamp (Université McGill) Patrick Poirier (Université de Montréal) Brigitte Faivre-Duboz (Université de Montréal) Lucie Joubert (Université Queens) Pierre L’Hérault (Université Concordia)

Invitation... Les membres du groupe de recherche interuniversitaire Jacques Ferron inédit : la succession de l’œuvre, enjeux et perspective, vous invitent cordialement à participer au colloque JACQUES FERRON : LE PALIMPSESTE INFINI qui se déroulera à Montréal les 27, 28, 29 et 30 septembre 2000 à la Bibliothèque nationale du Québec.
Ce colloque marquera pour nous l’achèvement de la première phase d’un projet de recherche subventionné par le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada (sous la direction de Ginette Michaud) qui nous aura permis de créer, grâce à la généreuse collaboration de la maison Lanctôt éditeur, la collection des «Cahiers Jacques-Ferron». Ce projet s’était entre autres fixé le double objectif d’approfondir la connaissance du corpus ferronien et de diffuser certains des manuscrits inédits déposés à la Bibliothèque nationale du Québec.
Alors que se termine pour nous cette étape importante de notre projet de recherche, le moment nous semble opportun de réunir autour d’un colloque, non seulement les critiques, exégètes et lecteurs de cette œuvre extraordinaire, notre héritage à tous, mais également les chercheurs et spécialistes d’autres domaines pour qui l’œuvre de Jacques Ferron représenterait un truchement, un lieu de passage vers leurs champs d’intérêt respectifs. Aussi, pour marquer l’occasion, ce colloque sera-t-il entouré de certains événements et activités au nombre desquels l’on comptera une exposition de certains manuscrits de Ferron ainsi que la lecture dirigée de Un carré de ciel de la dramaturge Michèle Magny, pièce inspirée des derniers écrits de Ferron.
En espérant que vous serez nombreux à vous joindre à nous pour cet événement qui promet, nous le souhaitons, d’être fort intéressant.

FRAIS D’INSCRIPTION

Colloque et événements 40,00$
Colloque et événement (1 journée)
15,00$
Étudiants
entrée libre au colloque
Lecture dirigée de la pièce Un carré de ciel
10,00$ (non-inscrits)
Soirée de contes 10,00$ (non-inscrits)
Exposition La bibliothèque du polygraphe entrée libre

Orientation...

Jacques Ferron: le palimpseste infini

Il y a quelque chose d’immatériel, d’éthéré dans l’image que l’on se fait du palimpseste où un texte en donne un autre à lire, le laissant filtrer, s’y surimprimant comme un voile jeté sur sa propre origine, elle-même toujours impropre puisque cette première inscription, écrite sur papier de soie, laisse déjà deviner l’autre qu’elle dissimule: perspectives gigognes où s’alignerait sous nos yeux, en un palimspeste infini, une suite de textes fantômes, transparents. «Un texte peut toujours en cacher un autre», écrit Gérard Genette, «mais il le dissimule rarement tout à fait».
Cette image devenue familière lorsqu’il nous faut penser la question de l’intertextualité ne nous permettrait-elle pas de penser autrement le rapport qui se trame d’un texte à un autre? Cette manière de concevoir le palimpseste, par exemple, ne rappellerait-elle pas aussi le processus même de l’écriture telle que la pratiquait Jacques Ferron, où l’écriture côtoie son propre effacement, revenant sans cesse sur ses propres traces, procédant par retours et retouches, déplacements et masques? N’y a-t-il pas là, dans cette opération qui n’effacerait pas irrémédiablement le texte primitif, quelque chose qui rappelle la ressemblance, pour Ferron, entre écriture et traduction? À l’un de ses traducteurs privilégiés, Ferron confiait en effet que son seul regret était de ne pas pouvoir retraduire son œuvre de l’anglais au français pour que son traducteur puisse retraduire de nouveau: «et l’on recommencerait souvent souvent, écrit-il, jusqu’à ce que les lettres soient complètement usées, disparues». Cette traduction qui se poursuivrait sans fin, jusqu’à l’effacement complet cette fois, dépasse déjà l’idée du simple passage d’un texte de départ à un texte d’arrivée: elle fait place, au contraire, à l’idée d’un passage infini, inachevé, sans cesse à recommencer, fantasme d’écriture où émergerait, par contamination, par infiltration, une parole autre, si ce n’est la parole de l’autre. Ferron, on le sait, a d’ailleurs toujours été fasciné par des écrivains qui, anglais et français, ont été appelés à opérer, à leur manière, un passage entre les langues et les cultures.
Ce que nous proposons ici sous le titre de Jacques Ferron: le palimpseste infini dépasse donc, en la réarticulant, en la réinter-rogeant autrement et à nouveaux frais, la seule question de l’intertextualité, pourtant extrêmement complexe chez Ferron. En ce début de millénaire, quinze ans après la mort de l’écrivain, il nous semble important de retourner à cette œuvre, notre héritage, pour en mesurer l’immense richesse. Palimpseste de la littérature québécoise, l’œuvre de Jacques Ferron, comme l’écrivain lui-même, nous donne en effet à lire une étrange bibliothèque que se disputent, d’un rayon à l’autre, les littératures françaises et anglaises. Il faudra voir, en ce sens, quels sont les rapports que l’œuvre de Ferron entretient avec ces traditions littéraires, comme avec la littérature québécoise. Comment son œuvre problématise-t-elle son appropriation comme son refus de ces littératures? Quels transferts culturels sont ici au travail, mis en scène? Quels en sont les enjeux pour la littérature québécoise? C’est dire qu’il faut également considérer ce palimpseste infini dans la perspective de la généalogie esthétique qu’il nous invite à retracer. De quels écrivains, de quelles œuvres Ferron est-il l’héritier? De quelles filiations se réclame-t-il? Comment ces divers héritages interfèrent-ils dans le processus même de l’écriture? Avec quels fantômes Ferron se dispute-t-il son œuvre?
Considérant les problématiques soulevées par la question du palimpseste chez Ferron, il ressort clairement que les rapports de l’œuvre ferronienne avec les littératures anglaise, française et québécoise constituent trois axes ou thèmes principaux, auxquels s’ajoute celui des textes fondateurs (la Bible, les mythe grecs et amérindiens, etc.). Aussi, afin de mieux rendre compte de la diversité des enjeux et des problématiques que soulèvent ces rapports, le colloque a été organisé et structuré en tenant compte des rubriques suivantes : 1-Surimpressions du texte québécois; 2-Du canon français au panthéon des mineurs; 3-Le filtre anglais; 4-Fondations littéraires.

SURIMPRESSIONS DU TEXTE QUÉBÉCOIS

Jacques Ferron peut être considéré comme un carrefour incontournable de la bibliothèque québécoise. Grand lecteur, il a parcouru des textes de tous les genres et de toutes les époques de l’histoire littéraire québécoise. La question des rapports de Ferron au texte québécois pourrait être étudiée à partir de perspectives différentes selon qu’on l’aborde du point de vue du critique, de l’«historien» ou encore de l’écrivain et selon qu’elle privilégie, comme objet de recherche, la critique (officielle et privée) ou la réécriture (prise dans un sens élargi pour inclure la citation, l’emprunt, le plagiat, etc.).
En tant que critique, Ferron s’est souvent prononcé sur les œuvres d’écrivains québécois soit à l’occasion de comptes rendus dans les revues et journaux, soit en privé avec ses correspondants; il a aussi réservé un statut particulier à la poésie québécoise en accordant, dans ses œuvres de fiction, une place importante à quelques-uns de ses poètes. Quant à l’historien-conteur, il s’est approprié monographies, relations et faits historiques, les a détournés, les a réinterprétés et leur a donné forme dans le but de ranimer le passé et ainsi redonner au peuple une histoire qui puisse se vivre au présent et se transmettre à l’instar des contes. Ferron s’est aussi donné la tâche de transcrire les contes venant d’une longue tradition orale, espérant peut-être ainsi assurer une transmission rendue incertaine par le vent de modernisation qui soufflait alors sur le Québec. Il les a retravaillés tout en leur conservant une certaine oralité et en en déplaçant le sens et les enjeux.
La problématique de la réécriture pourrait aussi être abordée de l’intérieur même de l’œuvre : en effet, on sait que Ferron a soumis ses œuvres à sa propre relecture et les a remaniées, en procédant à des suppressions, des ajouts et des variantes. Ces explorations devraient permettre d’approfondir des questions telles la conception qu’avait Ferron d’une littérature nationale, de l’histoire, de l’écriture et de la lecture pratiquées dans les conditions particulières d’un «pays incertain», mais pourront aussi ouvrir de tout autres perspectives.

DU CANON FRANÇAIS AU PANTHÉON DES MINEURS

Certains critiques ont déjà relevé le caractère équivoque des rapports qu’a entretenus Ferron avec la langue et la littérature françaises. C’est sous l’emprise du canon français que le jeune écrivain s’est fait la main, à l’ombre de contemporains tels Valéry, Giraudoux et Gide, mais aussi de classiques des XVIIe et XVIIIe siècles tels Molière, Racine, Corneille, Voltaire et Marivaux. Désireux d’affranchir sa propre écriture et la littérature de l’ancienne colonie d’une position de subordination, Ferron a travaillé à l’élaboration de stratégies de détournement. Subversives, celles-ci révèlent pourtant une émancipation toute relative et des rapports à la «mère-patrie» fort contradictoires faits d’admiration et de rejet, d’appro-priation et de mise à distance. Ferron a procédé, par exemple, à la dévalorisation des classiques au profit des mineurs (Rotrou, Cyrano de Bergerac...), il a «minorisé» les Grands de l’époque moderne (Valéry et Proust), alors qu’il a «absorbé» complètement certains écrivains admirés (Giraudoux, Nodier, Cazotte...).
L’analyse de cette pratique de l’intertextualité pourrait être abordée selon trois perspectives : 1-une lecture comparée d’un texte canonique et de sa réécriture ferronienne; 2-l’étude des rapports de Ferron à la «langue-mère» et à sa littérature; 3-l’examen des enjeux liés à la littérature québécoise que certaines pratiques mettent au jour, examen qu’on pourrait élargir pour interroger le concept même de littérature mineure.

LE FILTRE ANGLAIS

Considéré comme le pendant de l’héritage français, le legs anglais a aussi fait l’objet d’une ré-appropriation de la part de Ferron, mais selon de tout autres modes. Quelques critiques ont déjà étudié la présence de la langue anglaise — francisation de mots anglais, écriture contaminée par la syntaxe à l’anglaise —, mais l’œuvre de Ferron porte également les traces, souvent fort voilées, de lectures anglaises : Dickens, Joyce, George Eliot, Shakespeare, etc. Or Ferron a lu ces œuvres en français et a relu ses propres textes dans leur «version» anglaise, ce qui l’a amené à réfléchir au problème de la traduction et de la traductibilité. Fasciné par les chassés-croisés culturel et linguistique il a surtout interrogé le processus de traduction comme pratique de réécriture et non seulement comme le passage d’un texte de départ à un texte d’arrivée. Ses lectures anglaises, ses rapports à la langue anglaise et à la traduction constituent un filtre privilégié pour étudier la conception qu’avait Ferron de l’altérité, de l’identité et de la nation

FONDATIONS LITTÉRAIRES

La question de la fondation d’une littérature nationale est au cœur de l’œuvre de Ferron. Sa volonté de s’inscrire dans ce vaste projet a donné lieu à une pratique d’écriture ouverte à tous les genres. C’est par le conte et le théâtre qu’il a fait son entrée en littérature — deux genres qu’il considérait comme des lieux possibles de reconnaissance d e soi et d’une appartenance nationale —, mais il a aussi beaucoup pratiqué les genres romanesque et épistolaire, sans oublier l’essai. On pourrait s’interroger sur les rapports entrevus par Ferron entre le choix d’un genre et les conditions de possibilité d’une fondation littéraire.
Une autre façon d’aborder cette question — qui a assez peu retenu l’attention des critiques jusqu’à présent — serait de voir quels mythes ou textes fondateurs Ferron a «revisité», d’analyser comment il les a «relus» et transposés dans son œuvre. Parmi tous ceux privilégiés par Ferron, on peut penser au mythe d’Orphée et d’Eurydice, de Faust (Dante, Goethe ou Valéry), d’Ulysse, à l’Amérindien, au texte biblique... L’étude de ces préférences et de leur transformation ou du déplacement qu’ils ont subis pourrait certes nous amener à revoir les procédés de démythification et de remythification employés par Ferron et, surtout, à approfondir sa conception du processus de fondation d’une littérature nationale.

LE LEGS DE JACQUES FERRON (Table ronde)

Présentée comme «le mot de la fin», cette table ronde pourrait être l’occasion d’interroger le thème même du colloque: si l’œuvre de Jacques Ferron peut en effet être pensée comme un palimpseste de la littérature québécoise, on peut se demander dans quelle mesure celui-ci peut être considéré comme «infini». Au cours de ce colloque on aura abordé, entre autres, la question des héritages dont Ferron s’est réclamé et celle des transferts culturels qui travaillent son œuvre; on aura aussi dégagé certains des enjeux que ces stratégies d’écriture représentent pour la littérature québécoise; mais qu’a-t-il lui-même légué à la littérature et aux écrivains d’ici? Que devrait-on retenir de l’œuvre de Ferron? À quel titre pourrait-on s’en réclamer? Quel statut doit-on donner à cette œuvre aujour-d’hui, au sein d’un Québec désormais moderne et pluriel?

 
 

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