Le Don de la parole
(hommage à Jacques Ferron par Luc Gauvreau)

(Ce texte a été lu 20 mars 1995 à la librairie Champigny à Montréal à l'occasion du dixième anniversaire de la mort de Jacques Ferron le 21 mars 1985. Organisée par les Éditions de l'Hexagone, cette rencontre commémorative réunissait des membres de la famille, des amis et des lecteurs de Jacques Ferron. Un extrait a paru dans Le Devoir)

L’œuvre de Ferron est assez vaste et variée pour susciter des hommages et des éloges de toutes sortes, et chacun d'entre vous pourrait être à ma place aujourd'hui.

Seulement, à une époque où il faudrait tous développer, dit-on, notre pensée critique, nous avons perdu la manière de rendre hommage, d'exprimer notre admiration, encore plus de faire l'apologie d'un auteur aussi considérable que Ferron. C'est le premier sentiment qui me vient en ce moment: ma considération pour cette œuvre complexe, exigeante, et si épuisante aussi sans doute pour celui qui y consacra une grande partie de sa vie. Mais une œuvre qui s'impose à nous, comme celle de Ferron à moi, est un événement rare. L'admiration qui nous frappe alors rétablit notre échelle de valeurs littéraires. En haut de celle de Ferron, il y avait Rabelais, Montaigne, Shakespeare, Molière, Dostoïevski, Proust et peut-être le Dieu-truchement, le Dieu qu'il avait conçu vers la fin de sa vie comme un système syntaxique, garant de la pérennité du Verbe puisqu'Il subsume les trois temps: le passé, le présent et le futur.

Quoi qu'il en soit, l'admiration que Ferron n'a jamais cachée pour certains auteurs ou certaines œuvres a certainement contribué à ce qu'il considère avoir fait une œuvre "mineure", c'est-à-dire pour lui une œuvre qui nourrit les grandes. L'admiration étant toujours une leçon d'humilité.

De tout ce que j'aime dans l'oeuvre de Ferron, de tout ce qu'elle m'apporte, j'ai retenu, pour ne pas trop m'étendre (je le pourrais trop facilement à son sujet) ce que j’appellerai "le temps retrouvé", qui conclut À la Recherche du temps perdu de Proust. Mais ce qui fut pour le narrateur Marcel la fin de sa quête fut pour moi, au contraire, le commencement d'une longue recherche, car je n'avais pas conscience d'avoir perdu le fil du temps, le fil de l'histoire. Après ce retour sur la mémoire retrouvée, j'ai choisi de vous lire deux extraits où se retrouvent les qualités les plus importantes de son œuvre à mes yeux. Tout cela représente bien peu de chose pour rendre hommage à toutes les décennies que Ferron consacra à faire une des quelques œuvres qui dureront longtemps, vraiment. Entre ces deux courts hommages, chacun pourra ajouter ce qu'il aurait lui-même retenu s'il avait été à ma place.

L'œuvre de Ferron fut et restera pour tous ceux qui l'ont fréquentée et la fréquenteront, une porte ouverte sur les rayons d'une bibliothèque sans pareille, me semble-t-il, dans notre littérature. Grand assimilateur d'œuvres et d'écrivains (peu importe leur nationalité ou leur importance officielle), usurpateur même de son propre aveu, Ferron m'a donné à lire dix fois, vingt fois ce qu'il m'a lui-même donné à lire. Il y a beaucoup, beaucoup de lectures complémentaires à faire pour comprendre son œuvre. D'autres écrivains deviennent des multiplicateurs de lecture, Ferron, lui, m'invite à lire autre chose, quelque chose de plus ancien que moi bien sûr, mais surtout de plus ancien que l'horizon historique délimitant la littérature québécoise contemporaine. C'est de son rapport singulier à notre devise nationale dont je voudrais d'abord vous parler.

Enfant de la modernité, vendu aux œuvres contemporaines par la force des circonstances et l'ivresse de l'air du temps, groupy de la nouveauté et des modes culturelles, élève dans une polyvalente où les premiers magnétoscopes remplaçaient généralement la lecture, héritier inconscient du Refus global sans avoir eu la "malchance" de connaître ce que je refusais, j'ai découvert en lisant Ferron le mur de l'oubli à l'ombre duquel j'ai grandi. Érigé probablement en même temps que la nationalisation de l'électricité et les premiers barrages de l'Hydro, ce mur de rancœur fait d'une volonté obtuse de rattrapage, presque sans respect pour ce qu'il emmurait et qui lui avait fourni indubitablement sa matière première sans laquelle il n'aurait même pas existé, ce mur de l'oubli tranquille comme une nouvelle loi du cadenas, sans chef mais de nombreux porte-paroles, c'est Ferron qui me l'a fait découvrir puis franchir.

Dans son gigantesque Ciel de Québec, surtout et d'abord, où les années trente deviennent une époque où il fait presque bon vivre, entouré du peuple métis des Chiquettes, du cardinal Villeneuve à quatre pattes comme un grosse vache devant un nouveau Rédempteur... mais Fauché celui-là (comme l'autre en fait), ou d'un ex-missionnaire anglican, fils de bishop, enquébecquoisé dans un bordel de la basse-ville de Québec par la belle et généreuse Georgette qui lui récite le Cantique des Cantiques. Comme le disait Ferron, c'était la Grande Noirceur mais nous ne le savions pas, on ne peut pas tout savoir, ajoutait-il.

Cette histoire de ce que nous étions que nous n'avons plus voulu être à partir de la Révolution tranquille, toute l'oeuvre, le style et la langue de Ferron s'en souviennent, comme l'illustre superbement ce passage du dernier chapitre du Ciel de Québec. Frank Anacharcis Scot devenu François Sicotte se prépare à dire la messe des morts en l'honneur de la vieille Capitanesse amérindienne, mère fondatrice d'une nouvelle paroisse aux antipodes de la paroisse traditionnelle et même de l'image du Pays à conquérir tel qu'on pouvait se l'imaginer en 1969 et même encore aujourd'hui. Le mobilier religieux est hérétique, récupéré dans quelques églises abandonnées par les protestants, les fidèles plus ou moins catholiques, à moitié païens, à moitié mécréants, à moitié Blancs, à moitié Sauvages. François Sicotte règne sur l'assemblée comme un roi de foire sur ses sujets, ou comme Jacques Cartier s'apprêtant à haranguer les Sauvages à Gaspé. La langue est archaïque, le style baroque, la scène burlesque:

Là-dessus nous nous déplaçames vers le garage, forum du village, où dans un coin , sur la vieille remorque décorée et transformée en char de parade, le corps était exposé. Après lui avoir rendu hommage et chanté en son honneur un hymne en anglais archaïque qui étonna et ravit le peuple chiquette qui oncques n'avait ouï si beau latin, on me pria de prendre place sur un trône insolite, en bois des Isles fort bellement sculpté, à côté d'une truie chauffée à rouge dont la chaleur radiante ne faisait qu'une boule au milieu du garage et n'en rejoignait ni les murs ni les coins de sorte que, si j'en pouvais éprouver toute l'intensité, la défunte sur sa remorque, dans une zone glacée, n'était pas en danger de se décomposer et n'inspirait d'inquiétude à personne.

Le Ciel de Québec, VLB éditeur, 1979, p. 391.

C'est à travers ce grand livre, souvent trop oublié de notre littérature, que l'oeuvre de Ferron me fit franchir "le pas des générations", pour reprendre l'expression heureuse de Pierre L'Hérault, et ce mur de l'oubli dont j'ai parlé, ce fleuve de l'oubli, ce Styx québécois qui sépare le Canada français du Québec que l'on dit contemporain.

Ferron ne se crut jamais "quitte envers le passé", comme l'avaient déclaré les Automatistes dans leur célèbre manifeste, répondant ainsi à Lionel Groulx pour qui le passé était notre maître, maître de notre présent. Sans jamais le prendre pour maître, Ferron ne croyait pas pour autant qu'il puisse y avoir quittance entre le présent et le passé, entre les vivants et les morts. C'est plutôt une "créance" que l'on doit aux morts, que le présent doit au passé, selon Ferron. Pour lui, cette créance, comme son étymologie l'indique, était une croyance, une foi donc dans le passé comme dans les morts qui nous précèdent dans la mort et dans le pays de l'oubli. Cette croyance est ce que nous leur devons, racontait-il dans Les Confitures de coings.

"Le pas des générations", c'est d'aller du présent vers le passé, des vivants vers les morts et d'en revenir avec la mémoire de ce qu'ils ont été, de ce que nous avons été, c'est remonter le fleuve de l'oubli, comme autant d'Orphée remontant des Enfers mais qui auraient cette fois-là le courage de ne pas se retourner, et ramener le passé à la vie par le don de la parole: c'est ce que les Grecs appelaient glorifier.

A côté de cette mémoire imposante du passé antérieur et de la culture ancienne que je découvre continuellement dans son œuvre, il y a une conscience extrêmement aiguë du monde contemporain où grandit "la difficulté d'être minoritaire". Comme souvent chez lui, cette "difficulté d'être minoritaire" n'est pas celle à laquelle on pense spontanément en notre pays. Ce dont il parlait dès le début des années soixante, c'était de l’effritement des structures traditionnelles canadiennes-françaises et l'émergence d'un moi unique, «crucifiant» ajoutera-t-il, vivant au milieu de tous les autres moi aussi uniques que le moi de chacun.

En témoigne dans l'oeuvre de Ferron, les nombreuses réflexions sur l'écriture, l'écrivain, son œuvre et son lecteur où la «difficulté d'être minoritaire», d'être seul à écrire pour un aussi seul que soi. Cette conscience troublée, troublante, devint à partir du début des années soixante-dix une préoccupation essentielle de son œuvre qui semblait lui échapper, l'abandonner.

Entre le passé immémorial dont il se souvenait et l'«intranquillité», la difficulté moderne, trop moderne d'être minoritaire, Ferron avait croisé des êtres encabanés dans leur propres souvenirs, parfois si prisonniers de leur passé que pour certains d'entre eux le temps s'était immobilisé, les condamnant au silence. C'est avec le récit relativement peu connu d'une de ces rencontres que je voudrais terminer ce court hommage. En quelque sorte, l'oeuvre se rendra ainsi hommage à elle-même.

La Sorgne, qui veut dire nuit en argot, devait faire partie du Pas de Gamelin, fascinant et monstrueux manuscrit échoué dans le silence au milieu des années soixante-dix. Ferron parle d'une jeune femme, Céline; Ferron parle à cette jeune folle qu'il a connue à Saint-Jean-de-Dieu.

Dans La Sorgne, se trouve réuni tout ce qui me retient et me retiendra encore longtemps dans son œuvre:

- j'admire le maître-chanteur de la nuit, dont il semblait connaître si bien les mystères et les liens indéliables qui l'unit au jour, comme dans ce texte où dans la nuit qui se termine, en plein cœur de l'aube à peine levée, se lève une nuit encore plus noire, plus silencieuse, la sorgne:

«En ce temps de vérité, quand ton père vivait encore, l'aube de septembre faisait le pont du jour à l'orient de Sainte-Ursule, soulevant un pan de la nuit d'où montait déjà la gloire de Dieu et l'équipage du matin. Le chien avait ramené les vaches dans la cour, tu sortais de la maison pour aller quérir dans la laiterie ton p'tit banc et ta chaudière. Ton père dans l'écurie faisait le train de ses chevaux tandis que ceux de l'aurore s'en venaient au grand galop, tirant le gros soleil pansu, radieux d'avoir un tel attelage. Il y a de ça vingt-huit années. Depuis, l'aube a cessé d'être le point du jour, le muet signal au tumulte du matin. Sa pâleur, usure de la nuit, fraye chemin, forme brèche, et la sorgne s'y dresse, livide, et laisser tomber, tel un filet, son linceul éventré, blafard et troué, sur la cavale encore endormie au bout de la terre, dans le pacage aux veaux.

- j'admire son génie des lieux, et des noms de lieux, qu'il possédait mieux que personne d'autre pour dresser toujours une carte inattendue, remplie de pays, de villages et de rivières:

C'est une cavale noire, imprenable, qui s'enfuit à l'épouvante au-delà de Fontarabie; elle y rejoint les dernières ténèbres qui se bousculent et empruntent leur chaos pour traverser Berthier et Joliette, pour passer au-dessus de Saint-Jean-de-Dieu au moment où, dans ton cabanon de la salle Sainte-Hélène, tu sors de ton sommeil plombé et chantonne un peu, très doucement, à l'insu de tous, pour toi seule, comme d'autres gémissent un peu pour le peu de lumière que tu as connue déjà dans un temps révolu, petite aube de vérité, quand tu n'avais pas assez de tes mains pour tirer de quatre pis le bon lait qui gicle dans la chaudière, entre tes genoux, près des bâtiments où les chevaux de ton père piaillent et hennissent, dans Crête-du-Coq, à l'est du rang Fontarabie, à Sainte-Ursule de Maskinongé, au levant de la rivière Bayonne, de Joliette et de Saint-Jean-de-Dieu. La cavale emporte ta plainte. Une autre fois encore, le jour sera noir. Ainsi en as-tu décidé à quinze ans, lorsque tu as juré à ta mère, veuve fâchée qui te rebutait, de ne plus jamais parler si elle te mettait à l'asile, toi qui n'étais que troublée et malheureuse. Elle t'y a mise et tu tiens parole à te taire.»

- j'admire sa tendresse pour les simples d'esprit, les marginaux et les orphelins de tout, de l'esprit, les orphelins des autres, de la raison et du monde entier:

- C'est toi qui as dit que le jour serait noir et tu ne t'es pas encore dédite: pendant vingt-huit années, il l'a été. Et c'est toi qui le gardes noir envers et contre tous, de ton cabanon, dans l'abjection de ton petit bonheur affreusement bon que des vaches inamovibles ont vu définitivement au milieu de tes naissantes clartés: c'est toi qui l'as gardé noir aussi longtemps, envers et contre toi, si fragile, la pire de tous et la meilleure. Si jamais tu succombais tu te traiterais de vache, de maudite vache, parce que tu t'es vue et connue définitivement dans la cour de Crête-du-Coq, entourée de vaches véritablement vaches, ô toi, pauvre fillette!

- j'admire son style et son écriture superbement rythmés, semblables parfois à un poème avec ses images sonores et lumineuses, comme le lait frais qui gicle entre les genoux de Céline.

- Tu humais la chaude et bonne odeur du lait. Tu le voyais mousser dans la chaudière, entre tes genoux, et de cette écume du petit matin monte vers toi cette humeur inoubliable où, mariée à ton sang, tu t'es goûtée toi-même dans ce temps de vérité, si court, maintenant si loin, alors que ton père apparaissait à la porte de l'écurie, ayant refait la litière, rempli de foin la râtelière, d'avoine la mangeoire de ses chevaux qui derrière lui, contents, avaient cessé de piaffer et de hennir. La paix était revenue une autre fois dans ce monde, pour une autre journée. La volaille caquetait et les oiseaux chantaient autour des petits bruits du lait qui giclait, autour de toi.

- j'admire l'amateur de chevaux comme le curé Tourigny de Batiscan dans Le Saint-Élias, et qui sut en faire des images fulgurantes comme ces chevaux de la nuit qui sauteront par dessus la tête de la petite Céline:

Tout était paré dans Crête-du-Coq et bientôt ton père, de la porte de l'écurie, allait voir les chevaux du soleil franchir le pas du ciel à ras de terre, bondir vers le saule et le cerisier de Maskinongé, sauter par-dessus toi, fillette, puis redescendre et se joindre au cheptel du comté, dans la plaine basse et reverdissante.

- j'admire son art de la correspondance avec autrui, dont il emprunte ici le ton confidentiel, pour s'adresser comme dans une lettre à cette jeune folle enfermée volontairement dans un noir mutisme, où ni le jour ni la parole ne se lève plus:

- Fillette, j'ai déjà parlé de toi, tu te nommes Céline. C'était à propos de Shakespeare, ce montreur d'apparences où le vrai surgit de la feinte, où la feinte souvent se fait prendre à son jeu car il y a de la vie, des humeurs sourdes, en dessous des apparences; et la vie prend forme où elle se trouve, comme elle peut, dans les formes où elle se forme, fussent-elles feintes. Petite aube, fillette encore dans la nébulosité du lait, on t'appelle Céline, d'un nom qui passait, six lettres, trois consonnes, trois voyelles, d'un nom fortuit que tu as pris comme ça, tout simplement, parce qu'il passait et qu'il t'en fallait un, n'importe lequel, une sorte de cerf-volant qui fut un petit point blanc au-dessus de toi, puis un long trait noir.

- j'admire le collectionneur de lexiques et de dictionnaires qui savait trouver le mot le plus juste et le plus riche entre tous, comme cette sorgne, cette nuit marginale, clandestine, illégale, interdite, venue des bas-fonds, ceux du langage et, comme ici, des bas-fonds de l'enfance et du temps perdus, pour dire ainsi que sous la nuit respectable se tient l'autre nuit, la sorgne, la nuit de l'inavoué sinon de l'inavouable:

Tu en étais encore au point blanc, Céline, lorsqu'en plus de te goûter, il t'a semblée que tu te voyais de deux endroits à la fois, de toi-même et d'ailleurs, comme si tu étais devenue un lien de convergence et d'attention; en tout cas, tu te voyais vue, et c'était ton père, le train fait, ses chevaux tranquilles, qui te regardait te vaillanter, la chaudière entre les genoux, à faire gicler le lait de tes deux mains à quatre pis, toute fière et rengorgée dans la luminosité du matin, pendant que le soleil tout étonné de voir ses chevaux s'égayer après avoir bondi par-dessus toi, fillette. Ces chevaux ailés, tu ne les as pas aperçus, mais du pas de l'écurie, lui, n'aura rien perdu de leur bond, quand le chariot hâlé, ils ont du coup brisé l'attelage, et c'est alors qu'il te regardera, il fallut bien, tu étais là. Ta jeune vaillance le reposa de la sienne. Il s'était vaillanté depuis plus longtemps que toi sans trop savoir comment s'y prendre, trop ou pas assez, avec des jurons d'impatience comme après ses chevaux. Fourbu, on ne se revaillante pas aussi bien et l'on se fâche rouge, bleu, mal à-propos, tout de travers, à force de courage, du courage qu'il faut dès lors pour ne pas se décourager. Il se plaisait donc à te regarder traire les vaches, le matin, avant que tu ne te pares comme une poupée en deuil pour aller au couvent des Soeurs de la Providence.

«La Sorgne» dans Le Désarroi, VLB éditeur, 1988, p. 121-124.

Ce que je lis dans ce texte, c'est l'expression la plus achevée du respect absolu que Ferron avait pour la parole donnée et pour le don de la parole. En prêtant sa propre parole à la plus muette d'entre les muettes, à cette fillette de quinze ans qui avait donné sa propre parole qu'elle ne parlerait plus jamais si on l'enfermait, Ferron sauve de l'oubli et du silence la mémoire de cette jeune femme de 28 ans. Le don qu'il avait pour transformer la parole en écriture, il le donna à son tour à toutes celles qui avaient franchi définitivement l'entrée, le pas de la cité de Gamelin, principauté souveraine que fut longtemps Saint-Jean-de-Dieu au milieu du pays incertain, incertain à cause de cela aussi: ce fol silence de ceux, fous et folles, qui rendent témoignage sans avoir la parole..

Ferron a dit et écrit tant de choses en son nom propre que son œuvre le défendra elle-même si elle a un jour à le défendre. A mes yeux, c'est pourtant les passages où Ferron fait don de sa parole à un peuple presque entier, comme dans Le Ciel de Québec, ou à une fillette "encore dans la nébulosité du lait", comme dans La Sorgne, que son œuvre atteint sa pleine grandeur, sa pleine générosité.

Bien sûr, c'est lui qui signe. "La belle affaire, disait-il, ce n'est pas original, un nom, tout le monde en a un." Sa signature au bas de La Sorgne devait lui sembler le plus dérisoire des mérites. Combien plus riches lui semblaient les voix et les paroles anonymes, beaucoup plus originales, selon lui.

Dans le pas des générations, c'est le passage qui compte non le passeur; dans le don de la parole, ce sont les paroles qui comptent, le don de la parole devrait rester anonyme. L'oeuvre de Ferron exprime aussi ce désir secret d'oublier son nom, sa signature, son moi, pour se fondre dans le grand Verbe anonyme de la mémoire, de la parole et du langage communs, où chacun d'entre nous n'est qu'un nom qui passe.

Luc Gauvreau

 




   
 
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