Noms et encyclopédie dans l'oeuvre de Jacques Ferron
(Ce texte est conforme à celui du mémoire de maîtrise réalisé à
l'Université de Montréal sous la direction de Laurent Mailhot en 1994)

par Luc Gauvreau

Sommaire

L'ensemble des noms propres dans l'oeuvre de Jacques Ferron forme une encyclopédie de près de 9 000 noms et de 25 000 entrées. Après l'exposé de l'esthétique qui sous-tend le projet encyclopédique, un parcours chronologique des quatre périodes essentielles de la production ferronienne dresse un tableau général des noms de lieux, de personnes, de collectivités, d'oeuvres, de personnages, d'auteurs. Chacune de ces classes de noms correspond à un savoir, à une discipline, à un champ de connaissances particulier. Historique, politique, littéraire, biographique, l'encyclopédie ferronienne forme un document unique sur les savoirs constitutifs et les codes fondamentaux de la culture de son époque. Tous les noms participent aussi à une onomastique générale. En remontant aux sources de l'onomastique de Ferron, comme dans une archéologie du nom propre, on remarque l'influence respective de l'histoire et des structures sociales canadiennes-françaises et québécoises. Au fil des ans, les noms ne sont plus pareils ni l'espace symbolique où se rencontrent le lieu, la collectivité, la famille, l'individu. On observe l'émergence progressive d'un nom étrange suggérant que «le nom est un autre»: le moi selon Ferron. L'index ouvre plusieurs perspectives d'analyse pour situer Ferron et son oeuvre dans la culture et la littérature québécoise, ainsi que dans le grand contexte de l'histoire littéraire européenne et américaine. Avec la chronologie des oeuvres, l'index est un ouvrage de référence systématique et pratique pour une meilleure interprétation, et d'abord une lecture plus exacte, plus précise, de chacun des textes et de l'oeuvre dans son ensemble.
N.B.: Les notes en bas de page et les numéros de renvoi ont malheureusement disparus lors de la conversion du document sur traitement de texte à cette version en format html. Ils seront affichés bientôt. Le texte demeure tout à fait lisible.)

Introduction

 

Un auteur signe, la belle affaire! Ce n'est pas se singulariser que d'afficher son nom: tout le monde en a un. Le lecteur qui ne s'affiche pas, qui n'est pas, lui, tout à tous, se contentant d'être tout à lui, me paraît le plus intéressant des deux et, malgré son anonymat, le plus personnel. Sans lui, le livre ne serait que partition.
Jacques Ferron

J'ÉCRIS, DONC JE NOMME

Il y en a des redoutables, des pittoresques, des ravissants. On nous en donne; on les porte, les emprunte. Avec un de plume, de guerre ou de code, on passe incognito. Le petit est le plus affectueux; l'officiel, le plus neutre. Certains sont à coucher dehors ou sur toutes les lèvres; d'autres ne veulent rien dire ou tombent dans l'oubli. Ils servent à nous appeler ou nous rappeler. Les noms, les noms des autres, nos noms participent à l'univers des signes, nous donnent une autre vie que celle des choses ou des êtres, comme s'ils nous offraient le don des mots, des mots de notre langue. Sans noms, que dire? Qu'écrire? Parmi les mots de sa langue, Jacques Ferron fut captivé par les noms de tous et chacun. Il les trouvait, les changeait, les inventait, souvent. Son oeuvre nomme tant de choses et d'êtres qu'il y aurait suffisamment de dieux, de déesses et de démons pour écrire une mythologie; de villages, de pays, de rivières, de rues pour dessiner des cartes et tracer une géographie; d'adversaires pour alimenter la polémique; d'événements et de personnages pour nourrir les historiettes et les lettres aux journaux; de nations et de familles pour remplir les carnets de l'ethnologue; d'auteurs et d'oeuvres pour soutenir l'univers du romancier et l'argumentation de l'essayiste. A côté de ce domaine public, les intrusions de plus en plus fréquentes de Ferron dans son roman familial vont aussi le mener aux portes de l'autobiographie. Dans cette oeuvre aux multiples visages, les noms accumulés de texte en texte dressent le portrait d'un grand amateur de noms, d'un faiseur de noms infatigable. Tous ceux rassemblés dans cet index montrent que ce faiseur de noms fut à l'image de sa conception du moi: un peu «mégalomane», parfois «haïssable», «schizoïde» ou «crucifiant». La persistance de l'écriture des noms dans l'oeuvre de Ferron a donné lieu jusqu'ici à des interprétations divergentes, fragmentaires. Plusieurs y ont trouvé des textes et des romans à clés qui auraient servi à libérer le pays en lui offrant une grande fresque historico-allégorique de son passé, de son présent et de son avenir. Pour sa part, Gilles Marcotte a trouvé que tous ces noms plongent souvent l'oeuvre dans «l'hermétisme du particulier». Selon Jean Marcel, l'intérêt pour la recherche des sources s'épuise rapidement et mène à une connaissance «sans doute utile, mais toujours un peu futile» lorsque l'histoire-événement est privilégiée au détriment de l'histoire-narration. Enfin, pour Pierre Cantin et ses collaborateurs, les noms chez Ferron sont l'occasion d'un travail d'enquête minutieux. En dépit de certaines réserves légiArial, ces critiques ont contribué lorsque l'occasion se présentait à éclairer quelques sources ou allusions ferroniennes. Entre Aaron et Zololethiel, chacun lecteur se débrouille comme il peut, selon ses intérêts, sa culture ou son ignorance. Mais tous s'aperçoivent que ces milliers de noms forment ensemble une masse critique impossible à négliger.
Toute sa vie, d'une scène éditoriale à l'autre, à coup d'ébauches, de rééditions, de fragments, Ferron sembla à la poursuite d'on ne sait trop quelle oeuvre fantomatique. En rassemblant tous ces noms, cet index témoigne de cette quête. On y retrouve l'esprit des Carnets du grand chemin qui «traverse et relie les paysages de la terre», ce grand chemin qui, ajoute Julien Gracq, «est aussi, quelquefois, celui du rêve, et souvent celui de la mémoire, la mienne et aussi la mémoire collective, parfois la plus lointaine: l'histoire, et par là il est aussi celui de la lecture et de l'art.» Ferron parcourut maintes et maintes fois son «grand chemin», nommant tout sur son passage. Au fil des ans et des livres, l'encyclopédie des choses, des hommes et des lieux rencontrés qui se dégage de ce grand chemin de mots est si étendue qu'on peut se demander si elle n'annonçait pas le silence envahissant des dernières années. Épuisement ou limites de l'écrivain lui-même? Lutte contre l'inachèvement ou meilleure façon d'y parvenir? Une partie de la réponse se trouve dans l'analyse de son encyclopédie et dans l'établissement des fondements historiques et littéraires de son onomastique. Des mots ne font pas une langue ni des noms, une oeuvre. L'index proposé ici ne représente qu'une partie de «l'Encyclopédie de l'Auteur» qui, pour Umberto Eco, devrait aussi contenir, outre un dictionnaire de base (qui contiendrait cet index): des «règles de co-référence», un inventaire de «l'hypercodage rhétorique, stylistique et idéologique», un repérage des scénarios narratifs les plus courants. Malgré la place restreinte occupée par cet index à l'intérieur d'une telle «Encyclopédie Modèle», il contribuera à réduire la distance culturelle et le fossé des générations qui séparait jusqu'ici Ferron de ses lecteurs. Écart doublement difficile à franchir puisque près de la moitié des 1100 textes publiés demeure méconnue, dispersée dans la presse périodique.
Après la lecture exhaustive exigée pour la réalisation de cet index, trois avenues de réflexion s'ouvrent maintenant pour associer tous ces noms propres à l'idée d'une encyclopédie littéraire générale. Premièrement, à travers un retour sur le sens du mot «encyclopédie» chez Rabelais jusqu'à son développement moderne chez les auteurs de l'Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des arts, des sciences et des métiers, on verra que l'intégration de tant de noms propres à l'intérieur d'une oeuvre se fait parallèlement à l'émergence d'un style, d'un projet et d'une esthétique tout aussi nécessaires à une encyclopédie que les multiples savoirs dont elle représente la somme. Deuxièmement, le repérage chronologique des noms et de leurs occurrences permettra de décrire la naissance et la transformation de l'encyclopédie ferronienne en quatre temps, des premiers balbutiements des années trente jusqu'aux derniers noms et mots des années quatre-vingt. Le but de cet inventaire n'est pas uniquement de décrire le contenu de l'encyclopédie. Il vise surtout à commenter l'évolution constante de la place réservée à l'une ou l'autre des grandes catégories de l'onomastique ferronienne. La troisième partie est consacrée à une interprétation de ce système onomastique. Éléments essentiels de la prose de Ferron, les noms propres et leur signification s'inscrivent à l'intérieur de sa relecture de l'histoire et de sa vision du «milieu» canadien-français et québécois. Quelques récits fondateurs posent les bases de cette réinterprétation et mettent en place les structures élémentaires du nom, où toponymes et anthroponymes, par exemple, voient leur signification modifiée. Paradoxalement, à la fin de ce parcours onomastique, apparaîtra un mot sous les noms, une «réalité» sans nom propre.
Dans cette encyclopédie nouvelle, ce tableau raconté des connaissances ferroniennes, personnages, lieux, auteurs et oeuvres ont eu l'occasion d'exister en d'autres paysages et d'autres compagnies que ceux auxquels ils étaient habitués. L'index témoigne de leurs déplacements, remplacements ou migrations vers un des univers fictifs les plus déroutants de la littérature québécoise. Parfois aussi «aberrant» que l'encyclopédie chinoise, empruntée à Borges, que Michel Foucault cite au début des Mots et les choses et dans laquelle les animaux sont classés de la manière suivante:
a) appartenant à l'Empereur, b) embaumés, c) apprivoisés, d) cochons de lait, e) sirènes, f) fabuleux, g) chiens en liberté, h) inclus dans cette classification, i) s'agitent comme des fous, j) innombrables, k) dessinés avec un pinceau très fin en poils de chameau, l) et caetera...
L'«émerveillement» et la «monstruosité» de cette taxinomie soulignées par Foucault, on les retrouve dans l'index onomastique général de Ferron. Quantitative d'abord (plus de 9 000 noms, 25 000 références), la «merveilleuse monstruosité» de son encyclopédie provoque le sentiment que «l'espace des rencontres» entre les mots et les choses, entre les noms et les choses «s'y trouve lui-même ruiné», chambardé, comme dans l'exemple chinois. On n'y reconnaît plus les réseaux de similitudes, d'analogies, de ressemblances qui permettent habituellement de distribuer tous ces noms, toutes ces «choses différentes et pareilles», c'est-à-dire la «table» qui organise la représentation qu'une société se fait d'elle-même et du monde.
Par son ampleur et ses «aberrations», l'oeuvre de Ferron ouvre différentes perspectives sur «les codes fondamentaux d'une culture» qui définissent les «lieux communs» entre les mots, les choses et les noms. L'encyclopédie et l'onomastique ferronienne «ruinent» effectivement bien des évidences, peut-être parce qu'elles ont été élaborées sur les ruines d'une ancienne encyclopédie et d'une onomastique périmée. Après tout, il serait presque normal que l'oeuvre de l'auteur du Saint-Élias soit comme le royaume des Mithridate et qu'elle ait grandi «de défaite en défaite», de ruine en ruine, jusqu'à se constituer.

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1ère partie
2ème partie (A)
2ème partie (B)
2ème partie (C)
2ème partie (D)
3ème partie
Conclusion

   
 
Notre équipe
Rédaction et conception générales : Luc Gauvreau
Collaborateurs : Pierre Cantin, André Berger, Marcel Olscamp avec le soutien et les encouragements de Marie et de Martine Ferron, et l'aide financière du groupe de recherche "Éditer Ferron" et de la Fondation du Prêt d'honneur de la Société Saint-Jean-Baptsite
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