Tableau comparatif des textes et des variations
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Métamorphose Marine Marine La Mouette Tournoie
Je n'ai pas de trouble mental
Mais du côté sentimental
J'ai sûrement quelques atteintes.
Qu'elle soit blonde, brune ou blanche
Ou qu'en vert elle se soit teinte,
Qu'elle ait de petites hanches,
De grands pieds, une grosse gorge,
Dès qu'une femme me dit:"Georges!"
Je roule dans un grand vertige,
Je sens une fleur écarlate
Pousser en moi sa longue tige
Et sur ma face qui éclate
De confusion, entre'ouvrir
Les pétales de sa corolle.
Ainsi donc je me vois fleurir,
Je ne peux dire une parole.
Un mot, le plus simple soit-il.

Je suis une fleur sans pistil

Et mon parfum délicat dont
Je voudrais bien lui faire don
S'évapore sans que ma belle
Sente la douceur de son aile.
L’esprit de Dieu tournait sur l’eau
Amen répétait la mouette
J’étais
perdu dans le chaos

Vous n’étiez ce que vous êtes

Derrière voiles et vols blancs
Vous étiez l’âme de la danse
Point je n’avais cœur si galant
D’imaginer cette âme dense

Mais l’esprit saint ferma son aile
Je me glissai entre vos bras
Pour paraître dans vos prunelles
Le Dieu des eaux se dissipa.

Un jour de mer un seul oiseau
Toujours cette même mouette
Qui plane et tourne sur les
eaux
Je ne sais pas ce que vous êtes

Elle est pourtant un signe clair
Rose de la mer fleur dans tige
Ses pétales tombent dans l’air

Et votre amour est mon vertige

Ce tourbillon voile divin
Prépare un sort à la tendresse
Le vol frôle de son dessein
Votre figure qui se dresse

Vous naissez du trouble des eaux
Environné d’ailes muettes
La mer vous marque de son sceau
Et j’appréhende qui vous êtes

Que l’oiseau plane et tourne encor
Dans l’aire d’un
dieu qui palpite
Mon cœur se forme et votre corps
Demain vous serez
Aphrodite.

La mouette tournoie au gré du jour
Issue de la grande
fleur qu’on effeuille
Ses pétales tombent au carrefour
Du ciel
Si tu voulais que je les cueilles

Si tu voulais sur le sable brûlant
Je dresserais une nouvelle tige
Mon corps environné de
voiles blancs
Évoquerait un semblable
vertige
Sur mes pas le plus tendre avenir

Hésiterait près de la mer étale
Je laisserais tomber pour l’accomplir
Mes
derniers voiles avec les pétales

Juillet 1947

 

La danse et la mer Le paysagiste (extrait)
Lorsque goélands et mouettes tournoient sur la plage au lendemain d’une tempête, leurs cris discordants, l’odeur de la mer, les eaux qui se balancent sans rompre toutefois le vernis d’un jour lumineux, la voile qui pend lamentable au mât d’une barque, tous ces signes d’une grande présence et d'une aussi grande absence, cette vie intense, ce calme plat sont la cause d’une émotion profonde, qui vous soulève tout entier sur une vague venue du fond de votre cœur.

Le premier mouvement de la danseuse, après que les pas menus et hâtifs de sa curiosité l’ont abandonnée en face de la mer, est à la fois simple et extraordinaire; elle se hause, et, sans que son pied laisse terre, semble se dépasser; du moins va-t-elle plus loin que les limites assignées, en deça desquelles elle est en équilibre, sûre d’elle-même et de ses moyens. Aussi son second mouvement est-il d’incertitude et de vertige : il accuse les cris discordants des oiseaux, la voracité de l'espace, le trouble profond et l’altitude amère, que la beauté du jour, masque frivole, ne pénètre pas.

Et puis, sans trop qu’elle s’en rende compte, le tournoiement des goélands et des mouettes entraine la danseuse; elle tourne sur elle-même; ses voiles sont des ailes; son corps forme la tige de la fleur du jour, de la fleur qu’on effeuille et dont les pétales trombant deviennent au carrefour du ciel mouettes et goélands. Elle participe à l’éclat du soleil, aux miroitement des eaux, à la grande illusion qui recouvre la mer. Elle exprime l’esprit de l’homme, le grand élan joyeux, les dents blanches du rire, le comble doré de la tragédie et de la mort…

La danse, qui s’achève, redonne à la plage une femme meurtrie, en qui ne peut se reconnaître la fillette venue près de la mer sur les pas de sa curiosité, de son destin peut-être. La fleur est effeuillée, il n’y a plus d’ailes dans le ciel. Avec l’ombre du soir, l’amertume des eaux se répand sur la terre.

Rivière-Madeleine, août 1947

Mais quand il bâillait ainsi, ouvrant les mâchoires au degré même de l'angle du ciel sur la mer, son ouverture restait plus petite et c'est l'espace qui le happait: il devenait la barque ancrée au large, la barque restée dans l'anse ou cette autre dans l'intervalle, qui va ou revient, avançant à coups de canon sur la tête de son unique piston; il devenait le soleil, source de toute énergie et pourtant moins vantard que le moteur Acadia ébranlant l'univers de son poussif exploit, le soleil dont l'hélice de cuivre tourne si vite qu'il dort sur la pointe, toupie dont l'axe giratoire est le cœur de la trombe d'oiseaux ameutés par le retour des pêcheurs et l'éviscération du poisson; il devenait tout ce qu'il voyait au hasard des yeux avec la préférence que ceux-ci accordent au mouvement. La mêlée des oiseaux le fascinait. Avec quelle hâte apercevait-il au loin un goéland retardataire, le voyait-il approcher, avec quelle hâte de l'y plonger ! Ce goéland désormais était le sien, avec lui il se lançait à la curée, entrant, sortant du chaos, n'en ayant jamais assez, parfois bien étonné de s'être dégagé sous forme de mouette, repartant aussitôt à la recherche de son identité, et n'en finissait plus de se perdre puis de se retrouver, gobant au passage un bon morceau, se gavant, fientant, pris par le mouvement que l'hélice radieuse, la toupie sommeillant sur sa pointe, abaisse au ras de l'eau, faisant jaillir l'écume, trombe d'ailes folles, cyclone de cris rauques, rage de vie, tourbillon soulevant le cœur de la mer et dressant toute crue une Aphrodite sauvage à odeur de morue. Jérémie se demandait alors de qui il était le jouet, de soi, du soleil ou de Dieu ? Sa question se perdait sous forme de goéland, le cou rentré, taciturne, qui s'éloignait d'une aile morne et lâchait une dernière fiente - c'était peut-être la réponse.

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