«La danse et la mer» (manuscrit, tapuscrit et transcription)
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danse_mss1b.gif (38214 octets) Manuscrit
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La danse et la mer

Lorsque goélands et mouettes tournoient sur la plage au lendemain d’une tempête, leurs cris discordants, l’odeur de la mer, les eaux qui se balancent sans rompre toutefois le vernis d’un jour lumineux, la voile qui pend lamentable au mât d’une barque, tous ces signes d’une grande présence et d'une aussi grande absence, cette vie intense, ce calme plat sont la cause d’une émotion profonde, qui vous soulève tout entier sur une vague venue du fond de votre cœur.

Le premier mouvement de la danseuse, après que les pas menus et hâtifs de sa curiosité l’ont abandonnée en face de la mer, est à la fois simple et extraordinaire; elle se hause, et, sans que son pied laisse terre, semble se dépasser; du moins va-t-elle plus loin que les limites assignées, en deça desquelles elle est en équilibre, sûre d’elle-même et de ses moyens. Aussi son second mouvement est-il d’incertitude et de vertige : il accuse les cris discordants des oiseaux, la voracité de l'espace, le trouble profond et l’altitude amère, que la beauté du jour, masque frivole, ne pénètre pas.

Et puis, sans trop qu’elle s’en rende compte, le tournoiement des goélands et des mouettes entraine la danseuse; elle tourne sur elle-même; ses voiles sont des ailes; son corps forme la tige de la fleur du jour, de la fleur qu’on effeuille et dont les pétales trombant deviennent au carrefour du ciel mouettes et goélands. Elle participe à l’éclat du soleil, aux miroitement des eaux, à la grande illusion qui recouvre la mer. Elle exprime l’esprit de l’homme, le grand élan joyeux, les dents blanches du rire, le comble doré de la tragédie et de la mort…

La danse, qui s’achève, redonne à la plage une femme meurtrie, en qui ne peut se reconnaître la fillette venue près de la mer sur les pas de sa curiosité, de son destin peut-être. La fleur est effeuillée, il n’y a plus d’ailes dans le ciel. Avec l’ombre du soir, l’amertume des eaux se répand sur la terre.

Rivière-Madeleine, août 1947

Transcription
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