| Genèse dun paysage (Dossier génétique du conte "Le paysagiste" de Jacques Ferron) par Luc Gauvreau
"Dune
certaine façon, Lécrivain Jacques Ferron a toutes sortes de réputation, parfois contradictoires ou complémentaires. À côté du styliste raffiné à "lécriture appuyé sur trois siècles" qui conserve toute "sa complexité syntaxique" dont parle Pierre Vadeboncoeur2, on trouve de nombreuses remarques sur le bricoleur de récits souvent déroutants, sans oublier les familiers de son uvre qui, comme Gérard Bessette, ont trouvé quil se répétait plus quun auteur devrait normalement le faire. Le style et la composition, deux pôles essentiels de la création littéraire entre lesquels une uvre se forme, se développe. Chez Ferron, les deux ne semblent pas toujours aller de soi. Pourtant, dans certains textes, Ferron réussit à conjuguer son style et son art de la composition pour fabriquer -- "Je suis faiseur de contes", disait-il -- une uvre dans laquelle les tensions qui les opposent disparaissent pour engendrer une uvre unanimement célébrée comme un des hauts-lieux de sa création. Dans ses fameux Contes, souvent considéré comme son chef-duvre, il y en a qui font encore plus lunanimité que dautres. Cest le cas du conte "Le paysagiste" où esthétique, style et composition semblent parvenir à une concorde remarquable par son pouvoir dévocation de la vie de Jérémie-le-Paysagiste, ce "paresseux doublé dun simple desprit, celui-ci pensant pour celui-là qui travaillait pour lautre". Doù peut bien venir cette maîtrise de lécrivain? Dans quel mystérieux atelier de création a-t-il fabriqué ce paysage et ce paysagiste? Un ensemble de documents divers (manuscrits, imprimés, ébauches, inédits) permet aujourdhui daller y jeter un coup dil pour comprendre comment Ferron sy prenait pour "rabutiner". Ce mot inventé, événement si rare dans son uvre, est un coup de chapeau à Bussy-Rabutin et à son Histoire amoureuse des Gaules, mais aussi à son propre "raboutinage", à son talent particulier pour mettre bout à bout des textes aussi variés que son uvre. En ce sens, "Le Paysagiste" illustre à merveille ce bricolage de petits textes pour parvenir à écrire un de ses contes les mieux écrits et les mieux composés. Même si on peut légitimement regretter labsence du manuscrit complet du "Paysagiste", les pièces de ce dossier mettent le chercheur devant une situation des plus courantes quand on fouille les archives de Ferron : plusieurs avant-textes de différentes natures, un texte publié et, entre les deux, une grande zone vague créée par labsence des manuscrits intermédiaires, probablement les plus près de la version publiée. Au-delà de la genèse dun conte célèbre, cette étude pourra contribuer ainsi à une meilleure compréhension du "rabutinage" de Ferron. Les documents réunis dans ce dossier permettent détudier la genèse du début du conte seulement, ce long paragraphe rempli de phrases complexes, presque sans fin. Aucun autre document à notre connaissance se rattache à la suite du conte. Une présentation rapide du fonds darchives Jacques-Ferron de la Bibliothèque nationale permettra de mieux les situer dans cette masse imposante de manuscrits et de documents divers. Le statut des textes retenus, inédits ou publiés, et leur appartenance à des genres littéraires différents (poèmes versifié ou en vers libres, textes et conte en prose) exige aussi quon les situe dans la problématique des rapports entre les manuscrits et limprimé chez Ferron. Ensuite, il conviendra de donner quelques balises pour comprendre le rapport entre le poète et le prosateur. Une fois ce cadre général posé, la description commentée de tous les documents du dossier permettra den proposer la chronologie la plus probable. De plus, pour explorer les nouvelles avenues ouvertes à lédition critique par les techniques de numérisation, de diffusion (comme Internet) et les ressources de lhypertexte, on a mis en ligne cette étude et lensemble des documents et manuscrits cités ou mentionnés. La dernière partie présente rapidement cette version électronique, puisquil ny a rien de mieux que daller y naviguer soi-même pour la comprendre, la découvrir et lévaluer. Finalement, ce parcours génétique des textes préparatoires vers luvre achevée amorcera une réflexion entre une genèse du texte et une genèse de luvre. Le fonds Jacques-Ferron de la Bibliothèque nationale du Québec (en haut) Dans la masse des documents conservés, on remarque quil y a somme toute peu de manuscrits de travail complets. Bien sûr, on y trouve quelques beaux manuscrits duvres publiées remplis de ratures , de biffures et de surcharges; ils sont cependant lexception. Pour schématiser, on peut dire quil y a deux sortes de manuscrits : a) ceux mis au propre et très lisible dont se sont servis les éditeurs pour la publication; b) un très grand nombre débauches, de fragments, de textes épars de différentes longueurs et importance. Dans la grande majorité des cas, il y a très peu de manuscrits saturés de variantes comme si Ferron préférait recommencer, récrire sur un autre feuillet une deuxième version. Ainsi, entre le manuscrit mis au propre et lébauche incomplète, inachevée, on trouve rarement le dossier complet dune campagne décriture. Un exemple parmi dautres, mais de taille, est celui du Ciel de Québec. Entre le carnet de travail dune trentaine de pages rempli de notes diverses, de quelques plans schématiques, de citations ou de références bibliographiques3, et le manuscrit de plus de 500 feuillets (8 ½ x 14) écrit dune marge à lautre avec de rares corrections linguistiques, il ny a aucun manuscrit pour représenter un état antérieur de la version publiée. Qui pourrait penser quun écrivain puisse écrire un tel roman dun seul élan? La constitution de ce dossier génétique rempli de documents hétéroclites nest donc pas incongrue quand on considère les propres "dossiers génétiques" de leur auteur lui-même. Si on se fie à linventaire de Marie Ferron4, qui a tenté de respecter dans la mesure du possible lordre/désorde des papiers de son père, on remarque plusieurs dossiers de travail de textes déjà parus ou "à paraître" dans lesquels se trouvent rassembler les documents les plus divers : coupures de presse, historiettes publiées annotées, pages arrachées dun journal intime, notes de lecture, ébauches, copies carbones dautres manuscrits, etc. Vue de lextérieur, cette jungle de textes semble souvent in-sensée, trop disparate pour être considérée comme les matériaux préparatoires à lécriture dun seul texte. Cependant, une certaine familiarité avec luvre de Ferron et surtout avec ses historiettes nous convainc que ce fut une de ses méthodes de travail les plus employées : écrire à partir du déjà écrit, du déjà lu, du déjà publié pour (re)composer un autre texte en ajoutant les raccords narratifs, stylistiques, nécessaires pour que le récit tienne le coup malgré les sources bâtardes de sa genèse. Certains manuscrits de Ferron ont été publiés dernièrement dans les Cahiers Jacques-Ferron sous linitiative du groupe de recherche "Éditer Ferron", dirigé dabord par Ginette Michaud de lUniversité de Montréal et maintenant par Marcel Olscamp de lUniversité McGill. Sauf de rares exceptions, il sagit de la publication de manuscrits complets (ou presque). Facilité par la graphie lisible de Ferron et le faible nombre de ratures, ce travail dédition exigeait uniquement une transcription fidèle, avec de rares annotations ou variantes. Il ny a donc pas encore de réelle édition critique dun texte de Ferron dont on connaîtrait plusieurs états, suffisamment du moins pour exiger le choix dun texte de base, la comparaison avec tous les manuscrits antérieurs et lédition des variantes. Il est vrai que les manuscrits de Ferron sont accessibles depuis quelques années seulement et quil va un peu de soi de commencer par lédition des textes les plus achevés5. Lédition récente des Contes dans la Bibliothèque du Nouveau Monde préparée par Jean-Marcel Paquette intègre il est vrai trois petits "contes" inédits. Il mentionne aussi les variantes tirées de quelques manuscrits connus à ce moment. Mais aujourdhui, à partir de la connaissance que nous avons de cet important fonds darchives, on peut mieux juger des lacunes importantes du dossier génétique dont sest servi Jean Marcel Paquette. Empressement à publier ou manque de recherche, on doit regretter que cette édition prestigieuse de ce classique reconnu de la littérature québécoise contemporaine nait pas été nourrie par tous les documents inédits, fort éparpillés il est vrai, contenus dans le fonds MSS-424 de la Bibliothèque nationale du Québec. Jespère que ce travail exploratoire sur le conte "Le paysagiste" montrera que, même en absence du ou des manuscrit(s) complet(s), un ensemble de documents divers, débauches et de textes secondaires peuvent donner des informations essentielles sur le processus décriture du conteur et de lécrivain Jacques Ferron. Manuscrit et imprimé chez Jacques Ferron (en haut) Cest connu : Ferron a repris des centaines de textes déjà parus pour les republier avec des variantes plus ou moins importantes. Nombre de fois, il a réassemblé des historiettes pour composer un récit plus long dont les relations avec les premières parutions sont souvent ténues. Cette pratique intensive de la reprise, plus près du collage que de la récriture qui va de variante en variante, de létat premier dun texte à son état "dernier"6, représente un des traits caractéristiques de son processus de création. Les changements de genre (du théâtre au roman, du conte au récit) ou de destinataire (des correspondants privés aux correspondants "publics" des lettres aux journaux) sont aussi une donnée fondamentale de sa manière décrire. Cette complexité est encore accentuée à cause des multiples rééditions qui caractérisent son uvre publiée. À côté de la campagne décriture habituelle qui va dun/ de manuscrit(s)7 à un texte publié, on doit considérer toutes les autres possibilités suivantes pour se faire une idée plus juste du processus créateur de Ferron :
Aucune de ces démarches nest exclusive à Ferron; dautres écrivains reprennent bien sûr à un moment où lautre un texte publié. Létendue de cette pratique chez le conteur et le polémiste, des premières uvres aux dernières, de la poésie au théâtre, lui donne cependant un rôle original, une place centrale dans lécriture de Ferron. Ce qui ne va pas sans fléchir la définition dun "manuscrit", dans son opposition habituelle à limprimé, comme un état antérieur dun texte publié et diffusé par un éditeur. Chez lui donc, linédit et le publié ont des rapports complexes, probablement plus que chez la plupart des écrivains. En effet, un texte publié par Ferron nest pas seulement la version la plus achevée de manuscrits antérieurs. Très fréquemment, il devient vite lui-même la version antérieure ou un simple matériau textuel employé dans lécriture dun autre texte prêt à imprimer. Dans une telle perspective, ouverte sur luvre générale de Ferron et non seulement sur une uvre particulière comme "Le paysagiste", le manu sriptus, le manuscrit autographe doit partager son statut d"avant-texte", d"avant-publication" avec autant dautres textes édités qui sont, eux aussi, des "avant-textes" dautres publications. La présentation du dossier génétique du conte "Le paysagiste" illustre fort bien ces frontières perméables entre texte manuscrit et texte publié dans luvre de Ferron. En ce sens, les inédits et les textes cités dans cette étude doivent être tous considérés comme des "avant-textes", un ensemble de matériaux composites dont Ferron sest inspiré plus ou moins directement pour écrire le début dun de ses contes les plus connus, achevés. Ce statut d"avant-textes" est en quelque sorte confirmé par labsence du/des manuscrits du "Paysagiste"8. Texte fantôme, essentiel, mais toutefois exemplaire du caractère lacunaire de la plupart sinon de la totalité des dossiers génétiques : quel éditeur ou chercheur peut être certain de posséder tous les matériaux textuels ayant servi à lélaboration dune uvre littéraire? La découverte dun tel manuscrit pourrait, bien sûr, préciser, confirmer ou infirmer plusieurs des hypothèses avancées dans cette étude sur la genèse et la création de ce fameux paysage peint par Jérémie. "Les absents ont toujours tort", dit la maxime. Dans le cas des manuscrits perdus, égarés ou détruits, il se peut fort bien que les "absents" auraient souvent raison De la poésie à la prose (en haut) Puisque le dossier génétique du "Paysagiste" comprend des poèmes et des textes en vers, il convient de situer leur intégration dans le cadre général des relations entre poésie et prose chez Ferron. Maître de la forme brève et polygraphe (aphorismes, historiettes, lettres, soties, farces, impromptus, courts récits), il a davantage pratiqué la poésie quil na publié de poèmes. Mais disons-le dès maintenant : Ferron nest pas Baudelaire! Il ne transforme pas un texte en vers par de subtiles modifications prosodiques, syntaxiques et lexicales en un "petit poème en prose". Il sen sert plutôt comme matériau textuel. Il emprunte librement des images ou une thématique pour composer un autre texte ou une partie seulement dun (tout) autre texte en prose. Comme on le verra, la genèse du "Paysagiste" illustre bien ce passage de la poésie à la prose. Ferron a publié une douzaine de poèmes9, mais un dossier de manuscrits inédits montre quil en a écrit près dune trentaine si on inclut les ébauches et les textes en vers libres10. Écrits, semble-t-il, de la fin de ses études au Collège Brébeuf en 1940 jusquà la fin de son séjour en Gaspésie en 1948, ces textes poétiques ressemblent souvent à des exercices de style où les influences de la littérature étudiée, dinspiration classique, libertine ou néoclassique, restent très marquées. Peu important et sans grande valeur intrinsèque, ce corpus marginal gagne cependant à être analysé à lintérieur des uvres en prose où Ferron intègre la matière de ses tentatives poétiques. Pratique assez courante si on se fie aux inédits dans lesquels il y a déjà des versions en prose de certains poèmes11. Pour mieux comprendre les rapports entre poésie et prose chez Ferron, il faudrait aussi ajouter les poèmes insérés dans ses textes narratifs12. On peut penser que la genèse du "Paysagiste" sinscrit dans lévolution générale du style et de luvre de Ferron. Il abandonne à toute fin pratique la rédaction de poèmes, mais prend le soin de récupérer dans sa prose des éléments importants de ce quil avait dabord écrit sous une forme poétique. Le dossier génétique (en haut) Lensemble des textes et documents regroupés dans ce dossier comprend 13 pièces, dont le conte "Le paysagiste". Trois textes existent sous deux états : un manuscrit et un tapuscrit de "La danse et la mer"; un manuscrit et un tapuscrit de "La mouette tournoie"; un tapuscrit et un imprimé de "Marine" (version courte). Ces versions sont identiques, à lexception de quelques erreurs de transcription. Le tapuscrit de "La danse et la mer" comprend une rature de deux lignes, mais le texte raturé est lisible et conforme au manuscrit. En tout, il y a donc 10 textes distincts. Ils se divisent ainsi : 3 textes publiés, 7 inédits; 3 imprimés, 6 manuscrits et 4 tapuscrits. Mise à part "Le paysagiste, un seul autre texte est écrit en prose : "La danse et la mer". Parmi les textes en vers, 4 sont versifiés et 4 sont composés en vers libres. Pour mettre en ordre ces documents et leur donner une place dans une chronologie, on sest appuyé sur quelques dates précises, la reprise de certains mots, de certaines phrases, des thématiques similaires et quelques événements biographiques. De plus, la graphie, la plume, lencre et le papier employés avaient déjà permis à Marie Ferron dans son Inventaire des archives de Jacques Ferron de situer la rédaction de la plupart des textes en vers durant les années quarante et peut-être au début des années cinquante. Finalement, les textes ou les versions en prose ont été situés généralement après les textes en vers pour respecter la tendance de Ferron à délaisser assez tôt ses ambitions de poète pour privilégier celles du prosateur et du conteur. La description suivante de chacun des textes et documents est accompagnée de brefs commentaires pour justifier sa place dans la chronologie de la genèse du "Paysagiste". Pour la référence bibliographique de chacun de ces textes, voir la bibliographie. Consultez aussi le tableau compartif des textes. 1) «Métamorphose», Le Jour, 13 mars 1943.
2) "Marine" (version courte : "Lesprit de Dieu "), tapuscrit.
3) "Marine" (version longue : "Un jour de mer un seul oiseau "), tapuscrit.
4) "La mouette tournoie", manuscrit et tapuscrit.
5. "La danse et la mer", manuscrit et tapuscrit de deux feuillets.
6) "Un bateau", manuscrit signé.
7) [Une anse dans lombre], manuscrit.
8) [Le vent de terre], manuscrit de deux feuillets.
[Il faut savoir pour comprendre mon poème], manuscrit.
10) "Marine" (Lesprit de Dieu ), LInformation médicale et paramédicale, décembre 1952.
11) "Marine" (Un jour de mer un seul oiseau ), reprise intégrale dans la partie XIII du conte "Chronique de lAnse Saint-Roch". 16
12) "Le paysagiste", Situations, décembre 1959.
Voici donc, en résumé, la chronologie qui semble en ce moment la plus probable pour comprendre une partie la genèse du début conte "Le paysagiste". (en haut).
Létablissement dun tel ordre chronologique demeure, bien sûr, essentiel pour la constitution dun dossier génétique. La méthode de Ferron de récrire souvent à partir dun texte publié complexifie toutefois létablissement dun ordre linéaire. Dabord, on remarque que la date de rédaction et celle de la publication peuvent être séparées de plusieurs années. Dans le cas dun texte préparatoire, comme "Marine" par exemple, cette situation fait en sorte que ce poème apparaît deux fois dans la chronologie. Alors est-il le premier de la série ou un des derniers? Publier un texte longtemps après sa rédaction nest-ce pas un peu le "récrire", du moins le réactualiser, lui redonner la fraîcheur dun texte écrit au fil de la plume? Ces reprises si nombreuses dans luvre de Ferron montrent plus clairement que dautres uvres peut-être que la genèse dune uvre nest pas un long fil tranquille, même brisé, qui va dun première ébauche au dernier texte où lauteur exprimerait ses "intentions finales". On est un peu amené à reconnaître que la genèse littéraire chez Ferron se fait dans un double mouvement de continuité et de répétition : lun irait vers l"après-texte" vers le texte suivant; lautre se tournerait vers un "avant-texte" pour le remettre au premier de rang dans la constitution de luvre. Écrit avant "La danse et lamer", la version courte de "Marine" devient au moment de sa publication un texte postérieur dans la perspective de la genèse du conte "Le paysagiste". Quoi quil en soit, il paraît certain que la génétique de luvre ferronienne devra se pencher avec attention sur le statut et le rôle de la "répétition" et de la re-publication dans lélaboration de ses uvres particulières. En ce sens, malgré sa brièveté et les lacunes du dossier génétique, létude de la création du "Paysagiste" pose des questions importantes pour lensemble du travail de création de Ferron. "The medium is the message" (Marshall McLuhan) Trésors cachés dans les lieux privés dun écrivain ou conservés dans les voûtes dune bibliothèque nationale, les manuscrits anciens ou modernes ont une grande valeur, entre autres, à cause de leur rareté. Copies multiples mais peu nombreuses dun roman de Chrétien de Troyes ou exemplaire unique des Belles-surs, ces manuscrits ont toujours connu une diffusion ou un lectorat extrêmement restreint. Pour la plupart des manuscrits des écrivains modernes, leur statut dinédits soppose à leur diffusion (sauf dans un petit cercle damis parfois). En fait, leur "lectorat" se compose généralement dun seul lecteur : leur propre auteur, ou un petit nombre de chercheurs qui, après la mort de lécrivain, réussissent à obtenir toutes les autorisations pour consulter et lire les documents inédits (sans parler de celles à obtenir pour leur reproduction ou publication). Des caractéristiques propres aux manuscrits anciens et modernes, leur faible diffusion et leur lectorat restreint est la plus immédiatement bouleversée par les nouvelles technologies de linformation de la communication. Bien sûr, ces technologies peuvent contribuer une édition critique dun manuscrit, mais elles rendent surtout possible la diffusion dune copie de loriginal. Cette reproduction dun exemplaire unique, plutôt que lédition de sa transcription, et sa large diffusion changent profondément les relations entre un manuscrit et son lectorat. Avec la numérisation des documents de toutes sortes et leur diffusion sur des supports variés (cd-rom, internet), cet élargissement du lectorat spécialisé devrait avoir des conséquences durables, car, quand bien même produit dans des conditions idéales, jamais un hypertexte nabolira limportance du et des lecteurs. Au contraire, en augmentant sensiblement leur nombre, cest la diffusion numérique des manuscrits décrivains qui va rendre possible lélaboration dune navigation hypertextuelle de plus en plus riche par la collaboration de ces chercheurs/lecteurs. Sans public, le plus brillant document hypertexte du monde deviendrait presquun manuscrit : il naurait quun lecteur lui aussi, le concepteur de sa navigation. Dans le cas des manuscrits, la révolution numérique est peut-être dabord un bouleversement de la "communication" avant dêtre un bouleversement de "linformation". On pourrait même dire que toute reproduction, même la plus fidèle, signifie toujours une certaine perte dinformation. Sans vouloir minimiser les changements que subit un texte quand il passe dune version imprimée à une version électronique, il faut quand même souligner que ces transferts se font le plus souvent dans le but inverse : cest-à-dire limiter le plus possible les altérations, produire la copie la plus exacte possible de loriginal17. Cependant, la diffusion de cette reproduction dans Internet, par exemple, brise lisolement du manuscrit et permet de décupler le nombre de ses lecteurs. Cessant dêtre un exemplaire unique, le manuscrit et ses copies entrent dans un tout autre réseau de communication et de lecture que celui dans lequel ils existaient précédemment. Cet élargissement potentiel du lectorat et du nombre de chercheurs ayant accès aux manuscrits change radicalement leur statut dans léconomie de la lecture et de la recherche. Lapparition dun réseau de lecteurs, dune "communauté" pour employer un terme "branché", est la véritable nouveauté introduite par les NTIC pour létude des manuscrits modernes. Linformation diffusée (reproduction des manuscrits, table de concordances, bibliographie critique reliée aux textes étudiés par un hypertexte sophistiqué, des liens de toutes sortes permettant de naviguer dans des quantités dinformations vertigineuses) nest habituellement pas nouvelle du tout : cest la mise en ligne et la diffusion dinformations anciennes. La nouveauté vient de la communication virtuelle (dans les deux sens du mot) entre chercheurs/lecteurs autour dun manuscrit jusque-là aussi unique que son seul lecteur ou presque. Dans ce cas-ci, ce sont les virtualités nouvelles offertes à la recherche qui retiennent lattention, et moins les bouleversements que lédition hypertextuelle pourra provoquer éventuellement sur la lecture et les lecteurs. Si on peut lire une édition critique (malgré linterruption fréquente de la lecture par lappareil critique), celui qui létablit fait bien autre chose que lire: il déchiffre, relit et relit encore, annote, transcrit, compare, consulte, corrige, devine ou suppose des mots absents ou illisibles, passe dun feuillet à un autre, dun état du texte à un autre, rectifie, retranscrit sa transcription et recommence. Les documents en ligne reliés à ce travail (manuscrits numérisés, transcriptions, bibliographie, chronologie, table de concordances, tableaux comparatifs) sont des matériaux nécessaires à létude de la genèse dun conte de Ferron. Ils nont pas la prétention den représenter une "lecture". Ces documents pourront servir à une éventuelle édition critique du "Paysagiste", cest elle quon lira si elle paraît et non ces matériaux préparatoires offerts à la consultation et à la recherche. Pour le moment, cette diffusion virtuelle semble avoir quatre avantages principaux :
Bien sûr, le choix de ces documents, leur présentation et la navigation qui permet de passer de lun à lautre représentent déjà une mise en relation de manuscrits et duvres quun autre chercheur aurait pu organiser autrement, comme il aurait pu dailleurs élargir le corpus à dautres textes, ou en retrancher quelques-uns. Lintérêt de ce travail virtuel vient des documents accessibles et des opportunités déchange entre chercheurs et moins de la structure hypertextuelle qui les réunit. À partir des mêmes documents, on peut aisément imaginer une navigation plus élaborée ou plus souple. En ce sens, le dossier génétique virtuel du "Paysagiste" se justifie dabord (si on fait exception de ce travail pour ce cours spécifique) par la possibilité délargir le nombre de lecteur des manuscrits de Ferron. Sans cet objectif, de bonnes photocopies, des surligneurs de plusieurs couleurs, une paire de ciseaux, un peu de ruban adhésif, de bonnes vieilles fiches pourraient tout aussi efficacement créer un hypertexte sur papier, domestique et privé celui-là. Pour un chercheur unique, le résultat serait semblable (sans oublié le temps gagné à ne pas réaliser une version électronique). Linformation nouvelle quon peut trouver dans un projet semblable est dans la structure de la navigation, dans les liens hypertextes, dans la typographie et le code de couleurs parfois employés pour comparer des états dun même texte ou avec dautres textes du même dossier. Encore là, laccessibilité à un répertoire de manuscrits et de textes communs peut encourager le développement de lhypertexte, et ce toujours à partir des mêmes informations de base. Parce que la lecture à lécran reste encore une entreprise trop peu conviviale, lavenir de lédition critique électronique semble se trouver pour le moment dans la diffusion des textes de base (manuscrits et documents divers) et dans lélaboration de différents parcours hypertextuels pour permettre aux chercheurs une consultation rapide, intelligente, du corpus étudié. La rédaction de notes explicatives, proliférantes et substantielles, que ne liront probablement pas les navigateurs virtuels, restera sans doute lapanage des éditions imprimées traditionnelles, ou de documents électroniques à imprimer chez soi. On verra bien si le dossier génétique virtuel consacré au conte "Le paysage" suscitera des visites, suffisamment du moins pour quil demeure une minuscule partie du paysage littéraire visible de la Grande Toile. Sinon, il ira rejoindre le cimetière de sites morts et débranchés, nécropole déjà gigantesque, sans oublier les milliers de sites sans visiteurs (ils sont peut-être déjà des millions!), aussi abandonnés quun manuscrit sans lecteur. Conclusion : génétique du texte et génétique de luvre (en haut) Le parcours de ce dossier génétique a permis de rapprocher des inédits et un conte à la réputation bien établie. La filiation littéraire illustrée à travers nombre dexemples en justifie la constitution. Toutefois, il faut convenir que les matériaux rassemblés restent passablement lacunaires par rapport au conte dans son entier. On peut aussi se demander si la proximité textuelle entre certains documents du dossier est trop mince pour les regrouper dans un véritable dossier génétique même si leurs thématiques peuvent être similaires. À leur façon, ces lacunes posent la question des limites des textes que lon doit considérer comme faisant partie de la genèse dune uvre. Mais les termes de "texte" (ou ces équivalents : manuscrits, ébauches, imprimé) et "uvre" sont-ils vraiment équivalents? La genèse dune uvre est-elle seulement contenue dans la genèse de son texte, même en supposant quon ait conservé tous les textes préparatoires qui ont permis à un écrivain de lachever à sa convenance et à sa ressemblance? Relisons le conte de Jérémie-le-paysagiste, "ce paresseux doublé dun simple desprit, celui-ci pensant pour celui-là qui travaillait pour lautre". Parle-t-il dautre chose que de la relation mystérieuse entre luvre de lartiste-paysagiste en tant que travail créateur de son regard et luvre-paysage en tant que "produit et résultat" de la création artistique. uvre/uvre, syllepse semblable à celle qui distingue les deux sens du terme "création" : a) processus et travail de création; b) produit, résultat de lacte créateur. Ajoutons quun rapport similaire unit les deux significations de "paysage" : a) partie de la nature vue par un observateur; b) représentation artistique dune partie de la nature. Dans cette double perspective, on pourrait concevoir deux génétiques littéraires : a) une génétique de la "créature", cest-à-dire du texte créé; b) une génétique de la "création" elle-même en tant que processus créateur. Mais comment étudier la genèse de la "créature-texte" et de sa création sans comprendre la genèse du créateur lui-même? Il ny a que Dieu à pouvoir se passer de genèse; sa Création et ses créatures se devaient den avoir une : cest ce quIl leur donna au début de Sa Bible. À partir de ces points de vue, lobjectif de lédition et de la critique génétique (comprendre le "processus de création" dun écrivain) devrait, pour latteindre ou sen rapprocher, être considéré comme une partie essentielle, mais une partie seulement, de la genèse dun écrivain et de son uvre générale et complète (incluant ses manuscrits inédits). Écrire, devenir écrivain, cela suppose naître (!) dans une certaine famille, dans un certain milieu, dans une société et une époque précise; étudier et être formé par la lecture dautres uvres, modèles ou contre-modèles; grandir et vieillir dans une culture particulière; rencontrer des "autres vus de lextérieur" (comme aimait les décrire, nous décrire Ferron) pour les aimer ou les critiquer; enfin, devenir écrivain, cest aussi voir mourir et envisager sa propre mort comme Jérémie troublé par "la malice de la nuit". On peut très bien comprendre "Le paysagiste" sans savoir que Ferron est allé en Gaspésie, mais peut-on faire la genèse véritable du processus créateur de cette uvre (et non seulement du texte créé) en ne le sachant pas? Le grand "avant-texte" de tous les "textes avant-textes", même du petit mot gribouillé à limproviste, nest-ce pas la vie de lartiste qui, quoi quen dise une métaphore usée, nest pas un "grand livre" : elle est avant lui, le texte (même si on y met une majuscule). Mais la pensée critique moderne, comme les compatriotes-spectateurs de Jérémie qui restaient indifférents devant "linspiration de lartiste [et] nen parlaient jamais", se détourne trop souvent de la vie des écrivains pour se retrancher dans létude exclusive de leurs textes et de leurs manuscrits. Les uvres sans leur auteur, les textes sans leur créateur, cest le paysage sans Jérémie, cest Jérémie sans la Gaspésie, cest "Le paysagiste" sans Ferron Une pensée critique, une édition critique sans les "inspirations" de lauteur est-elle une critique inspirée? Si oui, les écrivains devraient peut-être suivre lexemple de Jérémie : laisser des "provisions" duvre pour des années et des années aux amateurs indifférents à son inspiration et, comme le personnage de Ferron, "oublier de signer"
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Travail présenté à madame Chantal Bouchard Dans le cadre du cours : Édition génétique et Critique génétique Département de langue et littérature françaises McGill University |
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Notes
1. Lettre inédite à Jean-Marcel Paquette, 25 avril 1967, 3 f. 2. «Préface" à La conférence inachevée, Montréal, VLB éditeur, 1987, p. 12-13. 3. Jacques Ferron a donné à Jean-Marcel Paquette ce carnet. 4. Inventaire des archives de Jacques Ferron, deuxième version revue et corrigée par Luc Gauvreau, [s.é ], Montréal, décembre 2000, 69 p. 5. À ce sujet, il faut toutefois mentionner trois travaux importants encore inédits : celui de Diane Potvin, "Sémiologie de la variante chez Jacques Ferron : La nuit et Les confitures de coing mémoire M.A., Sainte-Foy, Université Laval, 1980, 128 f.; la thèse de Jean R. Côté, "Genèse du texte et problèmes de narratologie : le cas du Salut de lIrlande de Jacques Ferron", thèse Ph.D., Sainte-Foy, Université Laval, 1991, 420 f; puis, dernièrement, le mémoire de Patrick Poirier, "Au sujet de lautre Ferron : expérience de lécriture au seuil de Gamelin", mémoire M.A., Montréal, Université de Montréal, 1994, [xxviii], 188 f. Trois extraits de ce dernier travail, "Maski", "Turcot, fils dHomère" et "La berline et les trois grimoires" ont été publié dans Lautre Ferron, sous la dir. de Ginette Michaud avec la collaboration de Patrick Poirier, Montréal, Fides Cétuq, Nouvelles études québécoises, 1995, p. 277-312. Dans ce dernier cas, notons quil sagit dune transcription diplomatique in extenso de trois fragments du "Pas de Gamelin", important manuscrit inachevé de Ferron. Pour cette édition, Patrick Poirier na pas indiqué les innombrables variantes qui seraient venues de la comparaison avec dêtres fragments du même manuscrit. Pour plus de détails voir sa présentation "Le pas de Gamelin. Trois fragments inédits de Jacques Ferron", dans Lautre Ferron, p. 267-275. 6. Voir à ce sujet la distinction pertinente établie par Jerome McGawn entre "final intentions" and "latest manuscripts" dans son livre Critique of Modern Textual Criticism (extrait repris dans Bouchard, Chantal, Édition génétique et Critique génétique (course pack), Montréal, McGill University, Département de langue et littérature française, automne 2000, p. 138-139). 7. Ici, il faut entendre "manuscrit" comme léquivalent de "inédit". À côté des manuscrits proprement dits (écrits à la main), il y a en effet dans le fonds darchives Jacques-Ferron de la Bibliothèque nationale des tapuscrits (annotés ou non), des historiettes imprimés remplies de ratures et surcharges, des documents composites (manuscrits, imprimés, tapuscrits) inédits. Ces détails sont précisés dans la description de chacun des documents cités ou mentionnés. 8. Jusquà la fin des années soixante, il semble que très peu de manuscrits des textes brefs publiés aient été conservés. À partir de 1968, la directrice de LInformation de médicale et paramédicale, madame Lorraine Trempe, a conservé la plupart des manuscrits de Ferron. Plus dune centaine se trouvent maintenant à la Bibliothèque nationale.9. Voir lannexe I pour la liste de ces poèmes.
10. Chemise intitulée "Poèmes", fonds MSS-424, boîte 17, chemise 2, 2.13. Dans la nouvelle version de linventaire, ce dossier correspond aux documents 173 à 212.
11. Cest le cas de "Sécheresse" intégré plus tard dans un passage du conte "La vache morte du canyon". Voir lannexe II.
12. Par exemple, le poème en vers libre intégré à un autre conte, "La dame de Ferme-Neuve" que l'on trouvera dans lannexe II. Il y aussi "La berceuse rauque" (Linformation médicale et paramédicale, vol. XII, no 9, 15 mars 1960, p. 18) intégrée en 1968 dans le chapitre XIII La charrette (Montréal, Hurtubise-HMH; coll. LArbre, p. 124-130); [Ils nous ont donné la vie] à la toute fin de "La créance" (Les confitures de coings et autres textes, Montréal, Parti pris, coll. Parole, no 21, 1972, p.259); [Si jamais de La Rochelle] et [Maître Serpent des paradis printaniers] dans le septième chapitre de Lamélanchier (Montréal, édition du Jour, coll. Les romanciers du jour, R-56, 1970, p. 73-84).
13. Déesse de lamour née de lécume des vagues, selon les principales variantes du mythe grec.
14. Dans le conte "Chronique de lAnse Saint-Rock", dans lequel il a intégré la version longue de "Marine", Ferron parle un peu autrement de ses deux perspectives : "Le marin juge la côte de loin par ses vallées et ses montagnes. Le pêcheur, qui la longe, néglige ce fond de scène pour sen tenir au rivage." (Contes, p. 135).
15. Amérique française, vol. XIII, no 2, juin 1955, p. 17-18. Repris pour la première fois dans les "contes inédits" (sic) dans la première édition intégrale des Contes, Montréal, Hurtubise HMH, coll. "lArbre", 1968, 210 p.
16. Montréal, Éditions dOrphée, 1962, p. 119-124
17. Contes, p. 207-210.
18. Soulignons que les procédés de numérisation permettent des copies dun extrême fidélité. Plus dispendieux, la reproduction en couleurs dun manuscrit avec un photocopieur au laser permet de saisir les avantages de cette technique qui permet de lire dans les moindres détails le texte original (sans le grain et les subtiles effluves du papier, malheureusement ).