| «La dame de Ferme-Neuve» (extrait) |
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Le temps s'était gâté pour de bon. Il y avait
des nuages à toutes les hauteurs du ciel. Certains descendaient si bas que les arbres
brossaient dedans. Les goélands jouaient à cache cache dans les étages. C'étaient
peut-être les grandes mers, en Gaspésie. Il faisait de plus en plus froid. La pluie
glaçait.
Elle était descendue à Montréal avec son gendre, sa fille et leurs deux enfants, qui l'avaient suivie à cause de sa malle; ils étaient pauvres et s'imaginaient qu'elle contenait un trésor. Il y avait des piastres dedans, c'est certain, mais combien ? Ça, c'était le secret de la veuve. On s'était d'abord arrêté à Terrebonne, dans une maison d'enfer dont les démons avaient été les deux enfants. La grand-mère n'avait pu les supporter. De Terrebonne on avait traversé à Coteau-Rouge. Là, on avait trouvé une demeure pompeusement nommée duplex, masure sans cave ni étage, divisée en deux logis de deux pièces chacun.
Elle n'était pas bavarde. Néanmoins, d'une visite à l'autre, j'en apprenais davantage. Au couvent elle avait joué du piano. De retour dans son village, la fine demoiselle avait été conquise par l'admiration d'un bon gros Gascon pour qui elle représentait la perfection du bon Dieu. Et cela avait fini dans une couchette, quelle profanation ! Elle ne s'en était jamais remise. Entre deux maladies, elle avait fait quand même quelques enfants. Puis son mari était devenu tout bonnement son infirmier, non satisfait de la bien entretenir, sans lésiner sur l'argent qu'il gagnait péniblement. Les enfants avaient eu les restes, pas grand-chose, domestiques comme leur père. Ils payaient à la deuxième génération la trop haute idée que la musicienne avait eue d'elle-même. "Que vais-je devenir ?" me demanda celle-ci. La réponse était de l'autre côté de la cloison, dans ce duplex de misère.
Je lui en ai fait dire, à la dame de Ferme-Neuve ! On
emprunte la bouche des morts, c'est un vieux procédé de rhétorique et qui rend toujours
bien un couplet plus ou moins faux qui rencontre toujours l'assentiment général... |
Contes, Bibliothèque du
Nouveau Monde, p. 318-320. (retour à l'étude) |