«La dame de Ferme-Neuve»
(extrait)
Le temps s'était gâté pour de bon. Il y avait des nuages à toutes les hauteurs du ciel. Certains descendaient si bas que les arbres brossaient dedans. Les goélands jouaient à cache cache dans les étages. C'étaient peut-être les grandes mers, en Gaspésie. Il faisait de plus en plus froid. La pluie glaçait.

Logement à prix modique
Novembre en banlieue grise
Il neige à Ferme-Neuve
C'est la lumière qui tombe
Et qui rejaillira
Vers le premier soleil

Elle était descendue à Montréal avec son gendre, sa fille et leurs deux enfants, qui l'avaient suivie à cause de sa malle; ils étaient pauvres et s'imaginaient qu'elle contenait un trésor. Il y avait des piastres dedans, c'est certain, mais combien ? Ça, c'était le secret de la veuve. On s'était d'abord arrêté à Terrebonne, dans une maison d'enfer dont les démons avaient été les deux enfants. La grand-mère n'avait pu les supporter. De Terrebonne on avait traversé à Coteau-Rouge. Là, on avait trouvé une demeure pompeusement nommée duplex, masure sans cave ni étage, divisée en deux logis de deux pièces chacun.

Deux pièces pour une veuve
Qui veut se tenir à portée
De nos grands hôpitaux
Il ne neige pas, il pleut
C'est l'hiver en deuil
En deuil de l'an passé
Elle a toujours été malade
Et c'est son mari
Qui en est mort
Du jour au lendemain
Elle ne lui en veut pas
Mais qui la soignera désormais
Le cruchon de pétrole
Donne la goutte au feu
Au feu gras et sale
Qui ouvre grande la bouche
Et n'a pas de langue
Ô Saint-Esprit que tu es loin

Elle n'était pas bavarde. Néanmoins, d'une visite à l'autre, j'en apprenais davantage. Au couvent elle avait joué du piano. De retour dans son village, la fine demoiselle avait été conquise par l'admiration d'un bon gros Gascon pour qui elle représentait la perfection du bon Dieu. Et cela avait fini dans une couchette, quelle profanation ! Elle ne s'en était jamais remise. Entre deux maladies, elle avait fait quand même quelques enfants. Puis son mari était devenu tout bonnement son infirmier, non satisfait de la bien entretenir, sans lésiner sur l'argent qu'il gagnait péniblement. Les enfants avaient eu les restes, pas grand-chose, domestiques comme leur père. Ils payaient à la deuxième génération la trop haute idée que la musicienne avait eue d'elle-même. "Que vais-je devenir ?" me demanda celle-ci. La réponse était de l'autre côté de la cloison, dans ce duplex de misère.


Pour ne pas mourir
Le feu prend la goutte
Mais ne la digère pas
Sa nausée empeste l'huile
Mal brûlée, l'huile
Qui n'arrête pas de tomber
Goutte à goutte aussi
Coule l'eau du robinet
Le froid prendra dans le noir
Mon sang circule mal
Goutte à goutte pour que l 'eau
Ne gèle pas dans le tuyau
Strict nécessaire
Dénuement complet
La malle de la voyageuse
Le lit où je ne dors plus
La table où potions et pilules
Chassent le pain et la fourchette
À Ferme-Neuve il neige
Et le feu a de la flamme
Ses grandes langues
Lèchent l'érable et le bouleau
Le parfum de ces essences
S'élève des cendres blanches
Quelle pilule dois-je prendre
Quelle potion
L'air remonte dans le cruchon
Comme à l'hôpital
C'est la mort qu'on injecte
À mes feux écœurés
Il pleut sur la vitre glacée
Cet hôpital est le leurre
De la morgue
Pourquoi ai-je quitté le pays
Où est mon mari
Où est le Saint-Esprit
Que vais-je devenir
Près de cette malle close
Que je suis loin de la Pentecôte
Jamais je n'y arriverai
Mon Dieu, ramenez-moi
Au couvent de Mont-Laurier

Je lui en ai fait dire, à la dame de Ferme-Neuve ! On emprunte la bouche des morts, c'est un vieux procédé de rhétorique et qui rend toujours bien un couplet plus ou moins faux qui rencontre toujours l'assentiment général...

Contes, Bibliothèque du Nouveau Monde, p. 318-320.

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