«Le paysagiste»(extrait)
version intégrale

Un paresseux doublé d'un simple d'esprit, celui-ci pensant pour celui-là qui travaillait pour l'autre, vivait tout étonné au milieu d'un grand loisir. C'était dans cette bonne province de Gaspésie, si théâtrale, où du sol on a fait un tas rejeté en arrière, un tas de montagnes pour s'adosser et n'en pas croire ses yeux; voici ce que l'on voit: le ciel descendre, la mer monter et ces deux plans à l'horizon se rencontrer, formant un angle variable; dans cet angle l'espace trouver place et bâiller. Fort bien! Pourtant rien de tout cela ne tient; il suffit qu'un transatlantique au-delà de l'horizon fasse signe du mât pour que cette géométrie s'abîme. Il est difficile de bâtir la mer sur le fluide; l'immensité qu'on lui accorde alors n'est qu'un panier percé. Il n'en restait pas moins que notre homme, nommé Jérémie, avait devant lui bonne provision d'air, de quoi souffler des deux poumons, de la bouche, du nez, comme il voulait et même, lui aussi, bâiller. Mais quand il bâillait ainsi, ouvrant les mâchoires au degré même de l'angle du ciel sur la mer, son ouverture restait plus petite et c'est l'espace qui le happait: il devenait la barque ancrée au large, la barque restée dans l'anse ou cette autre dans l'intervalle, qui va ou revient, avançant à coups de canon sur la tête de son unique piston; il devenait le soleil, source de toute énergie et pourtant moins vantard que le moteur Acadia ébranlant l'univers de son poussif exploit, le soleil dont l'hélice de cuivre tourne si vite qu'il dort sur la pointe, toupie dont l'axe giratoire est le cœur de la trombe d'oiseaux ameutés par le retour des pêcheurs et l'éviscération du poisson; il devenait tout ce qu'il voyait au hasard des yeux avec la préférence que ceux-ci accordent au mouvement. La mêlée des oiseaux le fascinait. Avec quelle hâte apercevait-il au loin un goéland retardataire, le voyait-il approcher, avec quelle hâte de l'y plonger ! Ce goéland désormais était le sien, avec lui il se lançait à la curée, entrant, sortant du chaos, n'en ayant jamais assez, parfois bien étonné de s'être dégagé sous forme de mouette, repartant aussitôt à la recherche de son identité, et n'en finissait plus de se perdre puis de se retrouver, gobant au passage un bon morceau, se gavant, fientant, pris par le mouvement que l'hélice radieuse, la toupie sommeillant sur sa pointe, abaisse au ras de l'eau, faisant jaillir l'écume, trombe d'ailes folles, cyclone de cris rauques, rage de vie, tourbillon soulevant le cœur de la mer et dressant toute crue une Aphrodite sauvage à odeur de morue. Jérémie se demandait alors de qui il était le jouet, de soi, du soleil ou de Dieu ? Sa question se perdait sous forme de goéland, le cou rentré, taciturne, qui s'éloignait d'une aile morne et lâchait une dernière fiente - c'était peut-être la réponse.s

Mais le fracas de moteur, la ronde des oiseaux charognards, le soleil tout-puissant, la mort décomposée, la vie qui se bande, Aphrodite, tout cela et le décor, la terre renvoyée dans les montagnes, le village disposé vers la mer comme au théâtre, tout cela n'est qu'un aspect du paysage que Jérémie d'une saison à l'autre, hiver, été, depuis son enfance, peignait sur le jour, esquisse de quelques heures, reprise le lendemain, le paysage qu'il n'arrivait pas à finir, irritant comme la vie qui n'arrive pas à mourir. Jérémie avait trente-huit ans.


Le paysagiste (version intégrale)

Un paresseux doublé d'un simple d'esprit, celui-ci pensant pour celui-là qui travaillait pour l'autre, vivait tout étonné au milieu d'un grand loisir. C'était dans cette bonne province de Gaspésie, si théâtrale, ou du sol on a fait un tas rejeté en arrière, un tas de montagnes pour s'adosser et n'en pas croire ses yeux; voici ce que l'on voit: le ciel descendre, la mer monter et ces deux plans à l'horizon se rencontrer, formant un angle variable; dans cet angle l'espace trouver place et bâiller. Fort bien! Pourtant rien de tout cela ne tient; il suffit qu'un transatlantique au-delà de l'horizon fasse signe du mât pour que cette géométrie s'abîme. Il est difficile de bâtir la mer sur le fluide; l'immensité qu'on lui accorde alors n'est qu'un panier percé. Il n'en restait pas moins que notre homme, nommé Jérémie, avait devant lui bonne provision d'air, de quoi souffler des deux poumons, de la bouche, du nez, comme il voulait et même. lui aussi bâiller. Mais quand il bâillait ainsi, ouvrant les mâchoires au degré même de l'angle du ciel sur la mer, son ouverture restait plus petite et c'est l'espace qui le happait: il devenait la barque ancrée au large, la barque restée dans l'anse ou cette autre dans l'intervalle, qui va ou revient, avançant à coups de canon sur la tête de son unique piston; il devenait le soleil, source de toute énergie et pourtant moins vantard que le moteur Acadia ébranlant l'univers de son poussif exploit, le soleil dont l'hélice de cuivre tourne si vite qu'il dort sur 1a pointe, toupie dont l'axe giratoire est le cœur de la trombe d'oiseaux ameutés par le retour des pêcheurs et l'éviscération du poisson; il devenait tout ce qu'il voyait au hasard des yeux avec la préférence que ceux-ci accordent au mouvement. La mêlée des oiseaux le fascinait. Avec quelle hâte apercevait-il au loin un goéland retardataire, le voyait-il approcher, avec quelle hâte de l'y plonger ! Ce goéland désormais était le sien, avec lui il se lançait à la curée, entrant, sortant du chaos, n'en ayant jamais assez, parfois bien étonné de s'être dégagé sous forme de mouette, repartant aussitôt à la recherche de son identité, et n'en finissait plus de se perdre puis de se retrouver, gobant au passage un bon morceau, se gavant, fientant, pris par le mouvement que l'hélice radieuse, la toupie sommeillant sur sa pointe, abaisse au ras de l'eau, faisant jaillir l'écume, trombe d'ailes folles, cyclone de cris rauques, rage de vie, tourbillon soulevant le cœur de la mer et dressant toute crue une Aphrodite sauvage à odeur de morue. Jérémie se demandait alors de qui il était le jouet, de soi, du soleil ou de Dieu ? Sa question se perdait sous forme de goéland, le cou rentré, taciturne, qui s'éloignait d'une aile morne et lâchait une dernière fiente — c'était peut-être la réponse.

Mais le fracas de moteur, la ronde des oiseaux charognards, le soleil tout-puissant, la mort décomposée, la vie qui se bande, Aphrodite, tout cela et le décor, la terre renvoyée dans les montagnes, le village disposé vers la mer comme au théâtre, tout cela n'est qu'un aspect du paysage que Jérémie d'une saison à l'autre, [81] hiver, été, depuis son enfance, peignait sur le jour, esquisse de quelques heures, reprise le lendemain, le paysage qu'il n'arrivait pas à finir, irritant comme la vie qui n'arrive pas à mourir. Jérémie avait trente-huit ans. Sa grande réussite avait été de se faire accepter par les siens. Le concordat obligeait ceux-ci à lui donner gîte, vêtement et nourriture. Longtemps ils avaient résisté. Comme Jérémie semblait être un paresseux doublé d'un faible d'esprit, celui-ci pensant pour celui-là qui travaillait pour l'autre, ils lui parlaient très vite avec des jeux de mots, des habiletés de langage, dans l'intention de le mêler, de le décroiser, comme ils disaient, pour obtenir que par inadvertance le paresseux pensât et le faible d'esprit travaillât. Jérémie était resté intraitable. Ailleurs qu'en Gaspésie on l'eut envoyé étudier la peinture chez les fous, car dans les provinces où l'on s'éclaire à l'électricité depuis plus d'une génération, on se croit déjà au ciel: on choisit ses enfants; les autres vont en prison, damnés. La Gaspésie n'en est pas encore là; on y reste du monde. Aussi, après faillite des tentatives pour le débaucher, Jérémie eut-il son concordat. Les négociations ayant été longues, pour le dédommager du tort qu'elles avaient pu causer à sa réputation, on convint de ne rien lui donner et de tout lui devoir, de subvenir à ses besoins en échange de ses services. Cela équivalait à une reconnaissance de son art. On alla plus loin: quand vint le recensement, le commis de Sa Majesté la Reine ayant demandé: qu'est-ce qu'il fait, celui-là ? on lui répondit: Monsieur, il fait du paysage, et le commis de l'inscrire paysagiste; ce qui avait été transcrit dans les livres et répandu par toute l'Amérique jusque dans nos plus lointaines capitales. Il n'y avait plus à en revenir, le surnom resta. Jérémie fut appelé dorénavant: le paysagiste.

Tout au long du jour, il bâillait, pris par l'espace qui bâillait plus grand, par les couleurs, les lignes, le mouvement et les harmoniques sonores du tableau. Lorsqu'il faisait beau, il peignait en plein air, autrement derrière un carreau sur une vitre dont il prenait grand soin qu'elle adhérât à l'espace. Le soir il était libre; on venait causer avec lui. Comme il peignait par projection, en direct, pourrait-on dire, suivant à la perfection la réalité qu'il épousait, les badauds étaient déjà renseignés sur son dernier paysage, l'un pour y avoir flâné, l'autre pêché, tous pour l'avoir vu. Cette participation grandissait l'œuvre, édifice d'autant plus étonnant qu'il était la cathédrale d'un jour que la mer engloutissait, la nuit, édifice d'air et d'eau dont la fluidité périssable était justement la merveille. Jérémie savait se mettre à la portée de ces comparses qui n'avaient retenu de l'œuvre que les cristallisations croustillantes la tapissant, les détails, les riens, des accidents; l'inspiration de l'artiste les laissait-elle indifférents, du moins ils n'en parlaient jamais. "Pas mal, disaient-ils, cette ondée ! Bien réussi ton vent ! Pas fameuse, ta bruine du matin ! " Appréciation, compliment ou reproche, Jérémie écoutait tout humblement car tout de son œuvre le touchait, même le reflet fugace dans des yeux indifférents. Ces menus bavardages occupaient la soirée, puis un à un les amateurs se retiraient et Jérémie allait se coucher le dernier seul.

Naguère maigre, mangeant du bout des lèvres, inquiet le jour mais dormant bien la nuit, il avait épaissi, ne se gênait plus pour manger à sa faim et devenait bel homme, mais, la nuit, se tourmentait. Le vent de terre qui le soir se met à ruisseler le long des montagnes et peu à peu grossit. torrents d'oiseaux stridents déployant leurs ailes pour éviter le toit des maisons, ce vent lui semblait lugubre. Ce n'étaient plus les ailes blanches du jour couronnant sa création. La malice de la nuit le troublait. Ses terreurs dataient du concordat: l'acceptation des siens l'avait banni de soi, mais ne pouvant s'exprimer en eux selon les coutumes de l'espèce, il restait en peine et ne trouvait de repos que sous le soleil. Il dormait peu, mal ou pas du tout; parfois alors il se levait, sortait de la maison et que rencontrait-il ? Des décombres, des noirs amas, le vide, la plainte profonde du vent. Et jusqu'à l'aube il errait sur le rivage, dans les ruines de son œuvre, une de ces nuits-là, se noya.

Le lendemain et toute la semaine qui suivit, il y eut brume. Puis le paysage reparut; désormais, il se succéda jour après jour, saison après saison. C'était le paysage que Jérémie avait peint jour après jour, saison après saison, depuis des années et dont il laissait provision pour toujours. Personne ne le reconnut. L'artiste avait oublié de signer.