«Chronique de l’Anse-Saint-Roch»
(Reprise de «Marine» version longue)

I

Entre le phare de la Madeleine et le port de Mont-Louis la séparation de la terre et des eaux, vu la hauteur de la falaise, est incontestable. La côte n'est abordable que par les vallées, au nombre de quatre: trois qu'on aperçoit au large, l'autre qu'on ne voit pas. Les premières sont de l'est à l'ouest: Manche-d'Épée, Gros-Morne, Anse-Pleureuse; elles ébrèchent profondément la falaise, mais les anses où elles versent sont petites et ouvertes à tout vent. "De la Madeleine à Mont-Louis, ne croyez pas vos yeux et passez outre", disaient les anciens marins. La quatrième de ces vallées, située entre Gros-Morne et l'Anse-Pleureuse, n'est pas visible du large, parce qu'étroite et tortueuse; elle débouche de biais dans une baie profonde et bien abritée. On l'avait baptisée la vallée de Miséricorde. "Ne comptez pas sur elle, disaient les marins: quand on la cherche on ne la trouve pas, et quand on la trouve on ne la cherche pas." Cette réputation fit qu'on n'usa guère de son havre discret, où d'ailleurs les voiliers de quelque tonnage ne pouvaient entrer qu'à pleine mer. On l'oublia et si de [264] nos jours on parle encore d'une vallée de Miséricorde on ne peut la localiser; elle est devenue légendaire.

Le marin juge la côte de loin par ses vallées et ses montagnes. Le pêcheur, qui la longe, néglige ce fond de scène pour s'en tenir au rivage. Les termes de l'un diffèrent de ceux de l'autre à l'avenant: Mont-Louis, Gros-Morne portent la marque du premier, Manche-d'Épée, l'Anse-Pleureuse, du dernier. Lorsque la vallée de Miséricorde fut redécouverte, les lieux furent désignés sous le nom d'Anse-Saint-Roch, les pêcheurs, qui s'y retiraient durant l'été, venant de Saint-Roch-des-Aulnaies.

En novembre 1840, une épidémie de typhus apportée par le Mérino, un bateau d'émigrés, commença de ravager les paroisses du Bas du fleuve. L'abbé Toupin, vicaire à 1'Islet, qui était un jeune homme scrupuleux, n'en fut nullement surpris, car il appréhendait depuis longtemps la vengeance du ciel. L'épidémie dura jusqu'en février; il eut tout le loisir de s'expliquer Sa prédication avait de la vogue; on venait l'entendre des paroisses voisines. Seulement d'un sermon à l'autre, l'abbé Toupin s'assombrissait. Un dimanche il monte en chaire, l'air bizarre: "Mes bien chers frères, s'écrie-t-il la fin du monde est arrivée !" Et il tombe mort. L'épidémie s'éteignit peu après. Ses effets néanmoins se firent sentir longtemps encore. Le printemps suivant, la plupart des barques restèrent sur la grève, la pêche avait perdu son attrait; l'esprit d'aventure trouvait son compte à domicile.

II

De Saint-Roch il n'y eut que Thomette Gingras et Sules Campion, qui descendirent dans le Golfe.

Après brecquefeste le Révérend William Andicotte à sa femme demanda ce qu'elle pensait du Canada. Intriguée, celle-ci de jeter un coup d'œil sur la table: rien n'expliquait la question.

— William, n'auriez-vous pas encore faim ?

Le pasteur repoussa son assiette; il était sérieux, il attendait une réponse. Le Canada, le Canada... euh, elle n'en avait pas la moindre idée.

— Dieu soit loué ! s'écria-t-il. Ainsi, vous n'avez pas de préjugé contre mon projet.

— Votre projet, William ?

— À proprement parler une mission: je crois, dear, qu'on a besoin de nous en Canada.

Le Révérend Andicotte était curé à la cathédrale de Liverpool. C'était un homme à mine lugubre et à cheveux roux, qui savait à l'occasion se départir de sa mine et rire; maigre, qui avait l'appétit d'une confrérie d'obèses, annonçant l'ascétisme et ne le pratiquant guère; personnage à contraste, déconcertant sans étude, original et inquiétant; au demeurant bon prêtre et théologien averti. Le lord évêque du diocèse l'avait désigné son successeur.

Sa femme l'aimait; il le lui rendait et plus; elle l'en aimait davantage, et le temps par cette surenchère les avait rapprochés; comme ils ne s'étaient guère éloignés, ils se tenaient de fort près. Cela ne les empêchait pas de vivre chacun dans son monde, lui tout à son église, elle toute à sa maison. Ils avaient trois filles, l'aînée ressemblant au père sans réussir à être laide, les autres à la mère, toutes jeunes personnes accomplies.

— Et l'épiscopat, William ?

L'épiscopat, le Révérend Andicotte l'attend depuis dix ans; le lord évêque le lui a promis; que celui-ci meure, il l'aura; seulement depuis dix ans le [266] lord évêque prend plaisir à ne pas mourir, se portant mieux d'une année à l'autre; le jeu est en train de 1e rendre centenaire.

— Fi de l'épiscopat !

— Attendons encore.

— Le vieux nous enterrerait. Non, croyez-m'en, dear, allons en Canada.

Elle l'en croit, l'ayant toujours cru. D'ailleurs elle est encore d'âge à préférer à la retenue épiscopale les fougues missionnaires. C'est avec un tressaillement profond, louable et sain, quoique non reconnu par l'église d'Angleterre, qu'elle donne son assentiment. Naguère le mariage, qu'elle ne connaissait pas mieux que le Canada, ne l'a point déçue.

— Dois-je laver 1a vaisselle ? demanda-t-elle.

— Cassez-la, dear, tout simplement.

Elle n'ose. Après vingt ans d'économie, certains gestes coûtent. Finalement elle la lave, mauvais présage.

III

Un mois après le brecquefeste, le pasteur, sa femme et leurs trois filles embarquent sur le Mérino. La veille, apprenant leur départ, le lord évêque a crevé de dépit; ils en rient encore. Des mouettes voltigent au-dessus des filles avec des cris perçants. Le Révérend se contient mieux; c'est un vieux goéland qui l'escorte, taciturne, le cou rentré, l'aile empesée, et qui de temps en temps rote pour se rappeler qu'il n'est pas muet. La mère suit, un peu étourdie par tous ces oiseaux.

Le capitaine est à se raser. Il entend le bruit: "Qu'est-ce ?" On lui répond qu'il s'agit au moins d'un pasteur. Il se précipite hors de la cabine. Les rieurs arrivent justement sur le pont. Le capitaine surgit devant [267] eux, une joue rose, l'autre noire et le rasoir à la main. La joue rose fait ressortir la noire et le rasoir devient un cimeterre. Les mouettes se taisent. Le goéland, les rires tus, se figure qu'il est soudain devenu sourd: retenant le son qu'il n'entendrait pas, il plane au-dessus du silence.

— Qui êtes-vous ? demande le Révérend William Andicotte au survenant. — Et vous ?

— Je suis le Révérend Andicotte.

— Moi, le capitaine.

Sur ce, on s'examine de part et d'autre, puis, tournant court, le capitaine réintègre sa cabine. Suivi de près par ses femelles, le pasteur continue vers la sienne.

— Qu'en pensez-vous, William ?

— Dear, répond-il, nous en verrons bien d'autres en Canada.

Le capitaine du Mérino n'est pas un homme d'église; il préjugeait des pasteurs, croyant qu'ils ne riaient pas. Or ils rient. Cela l'aiguise de curiosité. Sa toilette finie, il se rend chez le Révérend. Il a meilleure mine; on l'écoute; il s'explique et tout le monde est content.

— Mais de quoi riiez-vous ? demande-t-il.

— De la mort du lord évêque, répond Mary, la cadette.

Le capitaine s'en tape les cuisses. À l'avenir, il veut être anglican.

IV

Le Mérino était un ancien négrier. Les émigrants embarqués, l'ancre fut levée. Les émigrants oublièrent leurs misères, tournés vers la terre promise. Ils laissaient [268] derrière eux un sillage jonché de débris humains, de ventres crevés, d'enfants pétrifiés, d'âmes démentes et de mains coupées. On hissa les voiles; elles étaient blanches. Le voilier quitta Liverpool, grand bâtiment noir emporté par l'espoir.

— On se moque de moi, protestait le capitaine.

Les règlements de Sa Majesté lui défendaient, du moins en Angleterre, de prendre plus de deux cents passagers — gracieuse Majesté, mais règlements stupides: il avait déjà traversé deux mille nègres.

— Autant voyager sans cargaison, pour le plaisir de l'équipage ! On mit le cap sur Hambourg. Là, trois cents autres émigrants montèrent, qui redonnèrent au capitaine sa bonne humeur: à moins de cinq cents passagers sur un navire pouvant en accommoder cent, il se sentait seul.

— J'aime avoir charge d'âmes. de beaucoup d'âmes, avouait-il au pasteur.

Celui-ci loua son zèle, quoique la promiscuité, qu'il causait, ne lui parût guère anglicane. Le Révérend n'osait se plaindre: il ne faut pas trop exiger d'un néophyte.

D'ailleurs, pensait-il, nous en verrons bien d'autres en Canada.

V

Partis au début de mai, Sules Campion et Thomette Gingras parvinrent à Mont-Louis deux semaines plus tard. Le lendemain, le jour s'étalait sur un calme infini. Il eût été vain de hisser la voile: ce n'est pas avec une pièce de lessive au bout du mât que l'on navigue. Les deux pêcheurs attendirent que la mer fût haute pour sortir de la baie, puis, lorsqu'ils eurent atteint [269] le large, ils ramenèrent les rames et le baissant les emporta vers l'est. En aval d'Anse-Pleureuse ils se rapprochèrent du littoral. Quelques volumineux glaçons pendaient à la falaise, signe qu'il n'était pas encore temps de pêcher la morue. Rien ne les pressait d'arriver. Néanmoins ils arrivaient. Au-dessous d'un cap, comme son ombre, une traînée claire s'étendait vers le large; çà et là, le trouble des eaux annonçait l'émergement d'une cime rocheuse. La mer perdante était encore haute. Ils s'engagèrent dans les récifs. La barque touche du flanc une pierre mousse. Campion, debout, poussait de la rame, mais soudain le fond se déroba: ils étaient dans le havre, ils aperçurent la vallée. Un détail retint alors leur attention: d'une cabane de l'anse quelque fumée s'échappait, qui, pâle et violette, ne s'élevait dans l'air que pour perdre aussitôt sa trace.

— Crasse ! s'exclama Thomette Gingras, on se chauffe à même notre provision de bois franc !

VI

La joie du départ dura le temps du départ, puis on perdit de vue la terre et l'on commença d'être malade.

— Bah ! disait le capitaine, on ne meurt pas du mal de mer !

Le quinzième jour de la traversée, quatre émigrants décédèrent, des Polonais. Le capitaine haussa les épaules: ils avaient payé leur passage.

— Ce ne sont pas des nègres; qu'ils meurent à leur guise; ne sont-ils pas des hommes libres ?

D'ailleurs, ils avaient dû mourir de quelque maladie polonaise, qui ne touche pas les sujets britanniques.

VII

Dans sa belle cabine sur le pont supérieur, Dame Andicotte éprouve un malaise venu de la cale. Sort-elle que l'espace vertigineux fond sur elle avec des cris rauques et discordants; elle rentre aussitôt et se couche. Elizabeth et Mary restent auprès d'elle. Leur jeunesse la fait pleurer. Jane, l'aînée, accompagne son père; elle met la parole de Dieu avant tout et ne se préoccupe guère des convenances de son sexe.

VIII

Le typhus vaut mieux que la peste: il encline à la résignation. Un grand frisson moucheté de petites rougeurs s'empare du malade; sa langue paralyse; il n'articule plus sa plainte, il la chante doucement, tristement, sans révolte. On peut le jeter par-dessus bord avant qu'il soit mort.

IX

Jane apprit un jour que Tom, le nègre du capitaine, était mourant dans un cachot de la cale. Elle descendit pour lui parler de Dieu et tomba entre les mains de quatre matelots, qui la laissèrent meurtrie, souillée de larmes et de poussières, seule avec le nègre. Celui-ci de s'approcher et d'une main tremblante d'essuyer son visage. Alors Jane, voyant sa charité, fut touchée. Le capitaine survint sur les entrefaites.

X

Le frisson moucheté s'empara de 1a femme du pasteur. Le Mérino louvoyait dans le Golfe depuis une semaine. Elle mourut en face du Gros-Morne. On sortit son cadavre sur le pont. Au-dessus, Tom, le nègre, pendait à une vergue. Le capitaine mit une chaloupe à la disposition de la famille éprouvée. Le Mérino continua sans elle vers Québec.

Xl

A la vue de la fumée, une grande indignation s'était emparée de Thomette Gingras; il se précipita dans le fond de la barque, fouilla les bagages, reparut, le fusil armé, puis il cria à son compagnon:

— Sules, envoyèye au bord.

Ledit Sules manœuvra les rames. La barque vint s'échouer sur le plein. Gingras sauta à terre. Campion se levait pour le suivre: une fille sortit de la cabane, rousse, jeune et bien faite, mais fort mal vêtue. Campion de se figer, figure de proue. La fille, aussi surprise que lui, ouvrant la bouche, oublie de refermer son corsage. Cet oubli ne gâte rien. Campion rejoint son compagnon

— Ne tire pas, dit-il, c'est du gibier apprivoisé.

Qu'est-ce qu'on va faire ? demande Gingras, que son fusil excite.

Approchons voir, propose Campion.

Ils s'apprêtent à procéder: voici que de la cabane deux autres filles surgissent, qui leur coupent le jarret.

Gingras, ému, agite son arme: "Crasse, je tire, je tire", qu'il dit pour ne pas tirer. Campion l'aide à se retenir:

— Voyons, Thomette, voyons !

À ce moment, les filles, groupées devant la porte, s'écartent: un grand homme, vêtu de noir, coiffé de roux, s'avance, une bible à la main. "Crasse, qu'est-ce que c'est ça ?" Le type continue; il vient sur eux. Gingras tire. Le type ouvre la bouche comme s'il avait gobé le plomb, puis il pique par-devant et tombe, le nez dans son gros livre.

XII

À Saint-Roch-des-Aulnaies, l'automne passa; on avait vainement attendu les deux pêcheurs. On les crut noyés. Deux ans plus tard, une barque de Cap Saint- Ignace rapporta la nouvelle qu'ils étaient vivants, bien portants du corps, quoique malades de l'âme, acoquinés avec trois diablesses. Le printemps suivant, nombreux furent les pêcheurs du Bas du Fleuve que la morue attira en Gaspésie. À leur retour, ils confirmèrent la nouvelle: Gingras et Campion sont installés à l'Anse Saint-Roch, chacun avec sa chacune et les enfants que par la main gauche il a déjà eu d'elle: bien portants, heureux et disposés, dès que l'occasion se présentera, à changer de main; nullement malades de l'âme. Leurs femmes sont deux magnifiques créatures, blanches comme le lait, rousses comme le feu, et distinguées, parlant anglais comme les personnes de la Société. Quant à la diablerie, elle provient de la sœur aînée, fille bizarre, maigre, rousse sans le lait, qui lit dans un grimoire, pendant qu'à ses côtés se tient l'enfant noir, qu'elle a eu de Satan avant l'arrivée des pêcheurs.

XIII (retour vers l'étude)

Un jour de mer un seul oiseau
Toujours cette même mouette
Qui plane et tourne sur les eaux
Je ne sais pas ce que vous êtes

Elle est pourtant un signe clair
Rose de la mer fleur sans tige
Ses pétales tombent dans l'air
Et votre amour est mon vertige

Ce tourbillon voile divin
Prépare un sort à la tendresse
Le vol frôle de son dessein
Votre figure qui se dresse

Vous naissez du trouble des eaux
Environnée d'ailes muettes
La mer vous marque de son sceau
Et j'appréhende qui vous êtes

Que l'oiseau plane et tourne encor
Dans l'aire d'un Dieu qui palpite
Mon cœur se forme et votre corps
Demain vous serez Aphrodite

XIV

L'homme est vagabond, la femme le retient. Pays sans femme, pays où l'on passe, qui reste désert faute d'une place où planter le pieu qui attache la bête: telle fut longtemps la côte nord de Gaspésie. Les pêcheurs de Montmagny, de Cap Saint-Ignace, de l'Islet y descendaient chaque printemps, mais remontaient après la saison; nul n'y hivernait. L'aventure de Gingras et de Campion marqua la fin de cette ère. La Canadienne qui a triomphé de l'indigène, sa rivale, entre les bras de laquelle s'offrait un continent nouveau, n'est pas femme à perdre ses hommes; elle les laissera s'éloigner en autant qu'elle est assurée de leur retour; sinon elle les accompagne. Ce que firent les femmes du Bas du Fleuve : puisque la Gaspésie n'était plus sûre, adieu les vieilles paroisses, le beau pays serein et catholique! Elles y descendirent aussi, non pas pour un été, pour animer le rêve d'une fin d'après-midi au bord de la mer, mais habillées jusqu'au cou, pour tenir en toute saison, pour donner la vie au pays. De Méchins à Rivière-aux-Renards, toutes les anses furent bientôt habitées.

XV

Sous la falaise, en face de la mer, ta maison n'est pas grande. Ton homme est brave, mais il n'est pas le maître. Des géants se penchent sur vous durant la nuit. À l'aube, le vent tombe des hauteurs tout d'une pièce; il passe par-dessus le toit par milliers d'oiseaux stridents. Tu frissonnes en temps normal, quand tu n'as rien à craindre, mais si dans ton ventre un enfant bouge, sa vie t'angoisse. Pourquoi n'es-tu pas restée dans le vieux pays, où les hommes dominent, où les maisons sont grandes, où la terre est petite ? Pourquoi as-tu émergé dans cette baie sauvage à l'appel du pêcheur?

XVI

Jane s'arrêta sur la plage. Elle eut un mouvement d'incertitude, qui accusa le cri discordant des mouettes et le trouble de l'espace, mais se ressaisit en apercevant son fils, qui jouait avec des coquillages, entouré de corneilles familières et besogneuses. Elle arrivait affolée; puis un enfant était né, qui, du cri de sa colère, avait rassuré le monde entier.

Quand le petit nègre aperçut sa mère, il abandonna les coquillages et les corneilles; elle le prit dans ses bras et le berça. Elle avait sommeil; elle avait sommeil; elle aurait aimé qu'il s'endormît, mais lui ne la quittait pas de ses yeux rieurs. Peu après, la barque des oncles arriva du large. Ils jetèrent sur le plein des amas de poissons; ensuite ils débarquèrent; ils étaient joyeux comme des gamins. Sules Campion, ramassant un caillou, le lança; à sa grande surprise, il atteignit une corneille, qui resta sur place, l'aile étendue, le cou rentré, le bec entrouvert.

Jane d'un cri avait tenté de prévenir le coup. Elle se leva, il était trop tard: le malheur l'avait frappée. Elle prit l'oiseau dans ses mains. L'oiseau la regardait fixement. Elle s'excusa, mais vit qu'on ne lui pardonnerait jamais. Alors elle libéra l'oiseau, qui s'éloigna à petits pas, traînant son aile cassée. Sules et Thomette riaient de son effroi. Deux jours plus tard, le négrillon se coupa au pied sur un coquillage; la blessure s'envenima, ses cheveux crépus se mouillèrent de sueur. Toute une nuit, il délira, puis à l'aube, les oiseaux stridents du vent de terre emportèrent son âme.

Quelques semaines passèrent, Jane ne se remettait pas de ce dernier coup. Un matin, le soleil se levait, elle était assise sur une bûche, tenant sur ses genoux la grosse bible qu'elle ne lisait plus: elle aperçut la corneille blessée. Elle se leva; l'oiseau courut vers le sentier, qui mène à l'Anse-Pleureuse. Jane le poursuivit. Parfois elle le perdait de vue; quand elle s'arrêtait, l'oiseau reparaissait. Le sentier est abrupt; il monte dans la montagne pour contourner les caps de la falaise. Jane fut bientôt à bout de force; ses genoux ployèrent; elle était rendue dans un brûlé que traversait le sentier. Alors elle aperçut autour d'elle tout le peuple des corneilles, qui s'était réuni pour la juger.

XVII

L'abbé Ferland, professeur au Collège de Sainte Anne-de-la-Pocatière, un géant, un cœur d'or, parcourait cet été-là la côte nord de Gaspésie, baptisant, confessant, mariant, apportant avec lui la paix de Dieu. À Madeleine, d'un simple coup de hache, il fit taire le Braillard, qui terrifiait le village. Après son passage à l'Anse Saint-Roch, Sules Campion et Thomette Gingras avaient changé de main; ils tenaient chacun son Anglaise, blanche comme le lait, rousse comme le feu, par la main droite; ils étaient les hommes les plus heureux du monde et ils eurent encore beaucoup d'enfants. Quant à Jane Andicotte que l'abbe Ferland avait trouvée à moitié morte dans le portage de l'Anse-Pleureuse, il la ramena avec lui. Elle trouva le repos au Monastère des Dames Ursulines de Québec.

Cette chronique rapporte des faits qui ne sont pas toujours convenables, c'est que la vie est souvent inconvenante. Le principal est que tout s'arrange et qu'autour de la baie sauvage, peu à peu, les mœurs du vieux pays triomphent de la peur barbare, adoucissant le cri des oiseaux qui passent par rafales au-dessus des maisons de l'anse avec le vent de terre.

(retour à l'étude)

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