Comparaison de «La vache morte du canyon», «Une sauterelle...» et de «Sécheresse»
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«La vache morte du canyon», Contes, Bibliothèque du Nouveau Monde, p. 80-81.

Au-dessus du canyon, cependant, le soleil du matin au soir ne clignait pas d'un œil; à la longue il fit chaud; les sources tarirent, la fontaine s'assécha et dans un nuage de poussière la sécheresse dévala. La petite vache fut bientôt dans l'embarras; dès qu'elle faisait un pas, des milliers de sauterelles s'envolaient et de leur crépitement prévenaient les herbes, qui fuyaient plus loin; à ce régime, cernée dans un désert mouvant, elle n'avait rien à se mettre sous la dent, ses téguments se firent flasques, son squelette branlant; elle avait tant maigri qu'on aurait dit qu'elle avait mis la peau de sa grande sœur. Ridicule et lamentable elle allait, se répétant:

— Si seulement je pouvais boire !

C'était son seul souci. Cent fois par jour elle se rendait à la fontaine, toujours en revenait déçue. Au dessus des sauterelles tournaient des faucons, plus haut c'étaient des vautours. Aucun des volatiles n'était de bon augure. Arrive l'heure où, perdant tout courage, la malheureuse vache se dit:

— Mourons !

Et de se laisser choir sur le sol brûlant. Après un certain temps, comme elle n'est pas encore morte, elle rouvre l'œil, prête l'oreille... Que n'entend-elle pas alors ? Un bruit de source !

— Ne mourons plus, s'écrie-t-elle.

Et de se relever, et de se hâter, la pauvre créature, une autre fois vers la fontaine ! Seulement elle n'en peut mais, sa démarche lui coûte un effort immense; elle titube; mille soleils tournoient dans le ciel. Pour reprendre son aplomb elle s'arrête. Elle s'arrête mais son squelette continue. La poussière l'aveugle, sauterelles, faucons, soleils l'assourdissent; un vautour se pose sur sa tête; le squelette continue toujours; il a déjà une bonne avance; elle ne sait que penser, secoue le chapeau; le vautour s'envole; elle a perdu de vue le squelette, en déduit qu'elle rêvait, poursuit sa marche hallucinante, enfin arrive au bord de la fontaine. Sur la boue desséchée gît le squelette d'une vache; elle n'avait pas rêvé: c'est le sien.

— Je suis morte, se dit-elle à voix basse.

Le trépas sur l'existence a le plus souvent fâcheuse conséquence. Dans le cas, c'est le contraire, son opération est heureuse: la vache se sent mieux morte que vive; libérée des besoins qu'elle ne pouvait satisfaire et qui la harcelaient, pires que faucons et vautours, elle reprend plaisir à elle-même; l'impression est curieuse: peu s'en faut qu'elle ne se sente revivre.

Une sauterelle à chaque oreille
(transcription du manuscrit)

Une sauterelle à chaque oreille
Elle rit sous son ombrelle
C’est une grand momie noire
Qui n’a plus de lèvres sur les dents

Titubante vers la fontaine
Une bête se hâte
Mais son squelette la devance
La fontaine est tarie

Les herbes innombrables
Croulent dans la décheresse
L’eau que je pourrai boire
Ne reverdira plus la prairie

Dans les ruines fumantes
Le soleil sur la [ill.]
Le front dans la poussière
L’été s’achève

Nulle ombre sur la terre
Nulle ombre si ce n’est celle
Que la grande momie en riant
Me tend sous son ombrelle

Il n’y a plus au monde
Ô mille soleils qui tournoient
Ô feux du ciel où je me noie
Il n’y a plus au monde
Que la mort qui m’offre l’amour

Sécheresse
(transcription du manuscrit)

Une bête titubante marche vers un dernier espoir. Ses pas crépitent de sécheresse sauterelles. Les herbes innombrables croulent dans la sécheresse. L’eau qu’elle pourrait boire ne reverdirait plus la prairie. La soif est sans remède. La fontaine est tarie.

Une bête marche vers un dernier espoir. Ses pas crépitent de sauterelles. La mort tournoie de ses mille soleils. La bête étourdie et plus lente est en retard : son squelette la devance. Au lieu de son espoir, au fond de la fontaine tarie, quelques ossements l’attendent.

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