I - Castle for Ever
II - C.D.A. Haffigan mon père
III - M'man
IV - Un renard anglais
V - La guerre de Corée
VI - La matrice des femmes ne moule guère
VII - Papette, la hand-guidoune et le caniche
VIII - Avant l'appareillage
IX - Le sacrifice de Cétanne
X - Le bâton à fouïr
XI - Dieu
XII - L'inévitable bosquet
XIII - Frère Marie-Victorin
XIV - Tel un hanneton
XV - La raison d'un mât
XVI - La défense du Castle
XVII - Où les mouches ne gâtent rien
XVIII - La mort de M'man
XIX - Le juge Albert Sévigny
XX - Liberté ! Égalité ! Fraternité !
XXI - N'est pas putain ...
XXII - Trois fois qui en deviennent quatre
XXIII - Où le bonhomme réapparaît
XXIV - La session des caïds
XXV - L'orignal présidait
XXVI - Le ciel rouge
XXVII - Olds 98, vision panoramique
Fin : bilan provisoire

Collection Société historique du Marigot

(Photo, collection Société historique du Marigot)

 

Qu'on le sache d'ores et déjà : je n'écris pas, je dicte. Fragment d'une lettre de Jacques Ferron à Gérald Godin. Et j'y mets le prix, tel que convenu, bien obligé d'ailleurs : mon cher académicien ne me laisserait pas le loisir de l'oublier; quand il lâche la plume, il tend la main. Il me tient, ce rapace ! Toutes les avances de l'éditeur y passeront. N'importe ! Que de temps sauvé sur la grammaire, le dictionnaire, la ponctuation et tout ! Tout, y compris la traduction. Le français, je l'ai surtout vécu : acting french, un mot par-ci, un mot par-là, la syntaxe en muet, le geste, approprié. Néanmoins je ne m'exprime pas à la perfection, je m'en rends compte; j'ai même l'impression, parfois, que mon écrivain va me manquer de respect. Eh oui ! ce quinquagénaire miteux que je paye, moi qui n'ai pas encore dix-neuf ans. Ça, non, jamais ! Je ne peux pas me permettre d'avoir de complexes. Alors, pour lui rabattre le museau, je saute à l'anglais, et je file. En anglais, je suis une vraie machine. Il n'a pas fini sa phrase que Gérald Godin (Archives de Radio-Canada) j'ai déjà fait le tour de la piste et l'écraserais s'il n'agitait pas sa plume, bien piteusement. Je freine; j'allume une cigarette pour l'attendre. Il peine, courbé, et s'essouffle à me rejoindre. L'encre est un bien pauvre carburant. Après, mon français le ravit d'admiration.

Le mois dernier, lorsqu'on m'eut persuadé que je me trompais et qu'avant d'être révolutionnaire il fallait que je me fisse une carrière dans les lettres québécoises, je fus décontenancé, pour ne pas dire interloqué. J'en parlais à Début d'une lettre de Jacques Ferron à Gérald Godin. Redgie qui me conseilla d'aller voir Messire Gérald Godin, le styliste que l'on sait. Gérald Godin voulut bien m'examiner et finit par se décourager :

- Conney, non ! Tu déshonorerais le joual.Victor Barbeau

- Mais, Gerry, ma carrière ?

- Prends un académicien, mon vieux.

Et de m'indiquer le chemin qui me conduisit chez un certain Monsieur Victor, citoyen un peu défraîchi, mais encore guilleret, dans le genre coiffeur à la retraite, qui me fournit l'article. Je pouvais commencer. Je n'avais pas soixante-six façons de le faire. Une seule, point d'hésitation : présenter mon héros, Arthur-Wenceslas-Jean-Marie Haffigan.

Arthur-Wenceslas-Jean-Marie Haffigan, c'est moi. Pourtant, on ne m'a jamais appelé que  «Conney». Je ne sais trop pourquoi. Si je soupçonnais quelqu'un, ce serait mon père. Il a toujours vécu d'expédients, porté qu'il était sur la politique. Peut-être m'a-t-il passé un télégraphe ? À ce second baptême, je ne répugne pas : Conney je suis et resterai.

Le docteur Wilfrid Leblond, d'origine irlandaise, publie cet article pour contester le choix du titre du premier épisode du feuilleton de Ferron." Castle for ever ", disait mon père. Hélas ! c'était un bâtiment tout en bois, lambrissé de bardeaux à l'extérieur, qui n'avait pas la maçonnerie des châteaux du moyen âge. Les déclarations paternelles ne l'empêchaient pas de pourrir par le dehors et d'être George Bernard Shaw, La seconde île de John Bull, exemplaire de la bibliothèque de Ferron. rongé dedans par la vermine et la famille Haffigan. Cette grande maison, qui datait de la reine Victoria, avait été bâtie pour Gordon Clough, lady Clough, leur fille Pamela, les chiens et la domesticité. Lord Gordon était l'expert en ponts et chaussées du Canadian Pacific Railroad. La locomotive confédérale et héroïque crachait la traque par devant soi, pressée d'atteindre Vancouver pour plusieurs raisons, parmi lesquelles le vieillissement de l'ingénieur qui, parvenu, n'eut que le temps de passer sur l'île, en face, pour y finir ses jours en beauté. " Allez vers l'Ouest, jeune homme ", tel est le conseil que, vers l'âge de cinquante ou de soixante ans, tous les grands commis britanniques au Canada entendent, et s'empressent de suivre : ils ont, dans l'île de Victoria, leur cimetière d'éléphants.

Le Castle passa au juge Gibbon, qui parlait surtout français, et du juge Gibbon, au juge Delorimier, qui parlait surtout anglais, franc-maçon sur les bords, à qui l'on doit une petite rue étonnante, aujourd'hui dans Longueuil, baptisée " Benjamin-Constant ". Ce magistrat avait grand-peur de ses compatriotes papistes et multipliait contre eux les précautions avec le résultat qu'il occupa si bien sa folie qu'il mourut très vieux. Son trépas surprit quand même, car on le pensait mort déjà. Il fut enterré, bien entendu, dans le cimetière catholique. Le Castle resta abandonné durant quelques années, jusqu'au jour où un Irlandais l'acheta pour pas grand-chose, c'est-à-dire pour un peu plus que ses moyens. Ce fut pis que l'abandon. Survint la prohibition américaine. Le nouveau propriétaire ne fut pas loin de se croire millionnaire. Il embaucha des peintres, les fit boire si bien et les paya si mal qu'il n'y eut que la moitié de la façade de repeinte. Cette restauration ne sauva le Castle de la décrépitude, même qu'après il ne fut plus que jamais tout à fait d'aplomb, penchant à babord, du côté des bardeaux pourris, remontant à tribord, la joue drôlement fardée.

L'Irlandais était fils d'immigrants. Ses père et mère avaient traversé sur le même bateau que celui des Clough, laissant derrière eux la maladie des patates et l'Irlande en famine. Ils ne savaient pas trop ce qui les attendait devant, car ils voyageaient à fond de cale, dans une classe où les perspectives temporelles ne sont pas aussi claires que sur le pont, en première. Ils ne prévirent pas le choléra ni l'île de la Quarantaine, encore moins que leur fils se porterait acquéreur d'un castle, à Saint-Lambert.

Jacques FERRON

Publié la première fois dans L'Information médicale et paramédicale, 15 février 1966, p. 20-21. Réutilisé dans l'édition de 1970 (Éditions du Jour) : p. 60-63; 1997 (Petite Collection Lanctôt) : 44-47.

À suivre... II. C.D.A. Haffigan mon père


 

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Réalisé par la Société des amis de Jacques Ferron
Établissement du texte: Pierre Cantin / Annotations: Luc Gauvreau et Pierre Cantin.
Graphisme: Irène Ellenberger et son équipe de DizingDesign
Publié avec l'aimable autorisation de la succession de Jacques Ferron.
Aucune reproduction sans autorisation.