I - Castle for Ever
II - C.D.A. Haffigan mon père

III - M'man
IV - Un renard anglais
V - La guerre de Corée
VI - La matrice des femmes ne moule guère
VII - Papette, la hand-guidoune et le caniche
VIII - Avant l'appareillage
IX - Le sacrifice de Cétanne
X - Le bâton à fouïr
XI - Dieu
XII - L'inévitable bosquet
XIII - Frère Marie-Victorin
XIV - Tel un hanneton
XV - La raison d'un mât
XVI - La défense du Castle
XVII - Où les mouches ne gâtent rien
XVIII - La mort de M'man
XIX - Le juge Albert Sévigny
XX - Liberté ! Égalité ! Fraternité !
XXI - N'est pas putain ...
XXII - Trois fois qui en deviennent quatre
XXIII - Où le bonhomme réapparaît
XXIV - La session des caïds
XXV - L'orignal présidait
XXVI - Le ciel rouge
XXVII - Olds 98, vision panoramique
Fin : bilan provisoire

C. D. A. Haffigan, « C » pour Cadillac; les autres lettres, mystère ! Un homme qui roule large et pesant. Pourtant, je ne lui ai connu que des Ford. C’est l’ensemble sans doute, la Ford et le chauffeur, qui donne l’impression de la limousine. D’ailleurs, il y a une façon de conduire qui lui est propre, surtout au petit matin, quand il rentre au castle : toutes les rues deviennent dangereusement étroites. Sa Cadillac, alors, prend les dimensions d’un autobus. Il en résulte des accrochages; il lui est même arrivé, nonobstant les hautes protections dont il dispose, de perdre son permis de conduire. Cela n’a empêché personne de continuer de l’appeler C. D. A. Haffigan.

Mon père est constant sur un point : sa bonne réputation, laquelle il a toujours soutenue avec véhémence. Je n’en ai jamais douté, non pas à cause de sa sincérité, car c’est un fameux farceur que le bonhomme – plus il ment, plus il a l’air innocent – mais à cause des preuves qu’il apporte. Trois, exactement. Elles m’ont toujours semblé et me semblent encore irréfutables.

La première, fort tangible, voire monumentale : le castle. On ne succède pas à deux juges impunément, encore moins à un pionnier du CPR. Mais la seconde est encore plus impressionnante. Alors que la première s’offre au passant à la semaine longue, mon père se réserve celle-là pour le samedi; il la sort entre onze heures et minuit, au milieu des feux d’artifice d’une meilleure ivresse, quand il commence à être gris, un peu avant d’être complètement noir : il se prétend nanti du privilège sacré de circuler tout nu dans les rues de Saint-Lambert.

Listen, son : tout-nu, je te dis, et non seulement on me laissera passer, mais encore on me saluera. Tu m’entends, Conney : on me saluera ! Me crois-tu, Conney ?
Oui, je le crois, bien sûr; autrement il serait capable de s’exécuter.

– Tu es un bon fils, Conney, un très bon fils. Mais sache que je suis un bon père aussi, un très bon père. Oui-da ! C’est même parce que je suis un bon père que tu es bon fils… Tu devrais m’accompagner, Conney, juste un petit verre. Nous irions loin ensemble. Un petit verre pour me faire plaisir.
Je refuse; j’ai toujours refusé.

– Tu es un bon fils quand même, Conney, car tu me crois, n’est-ce pas ? Il faut me croire, Conney, il faut me croire !

– Ne vous énervez pas, father. Videz plutôt votre bouteille.

– Qu’est-ce que tu crois ? Dis-moi ce que tu crois.

Je réponds qu’un père comme le mien, disposant de privilèges comme les siens, ne peut être qu’un homme très important.

Et la troisième preuve est la suivante : reconnue, son importance, proclamée, sa bonne réputation, mon père ne demande pas plus; sa renommée, il s’en fout. Il sera la premier alors à vous montrer le Castle comme vous le voyez : noir d’un bord, fardé de l’autre, pas loin d’être en démence, les corniches pourries, des trous dans le plancher de la galerie. Glorieux, il la tourne en dérision, sa gloire. Quand il a vu grand, il voit juste et ne peut s’empêcher de rire, à cause de l’écart. Surtout, qu’on ne lui parle pas de réparer la galerie : un jour, m’man est tombée dans un des trous. Un jour de discussion, sinon de chicane. Nous étions tous là, assis sur la balustrade, les six garçons. Une rencontre entre Monsieur et Madame Haffigan, chacun attaquant l’autre dans sa langue : Monsieur, en anglais; Madame, en français. C’était la distraction de nos dimanches après-midi. Ce jour-là, justement, en était un. Nous n’avions eu à dîner que des patates. La dispute avait commencé là-dessus, car m’man a beau s’appeler « Madame Haffigan », elle n’est pas Irlandaise, du moins sous le rapport des patates et de la boisson. Elle a été élevée à bien manger et à mépriser les ivrognes. Alors, vous comprenez qu’elle attaquait dru. Mon père répliquait en anglais, majestueux et véhément. Il prenait même, pour la circonstance, l’accent High Church; les lèvres lui bougeaient à peine. Son numéro était assez bien réussi. Seulement, il gesticulait trop et trahissait son âme irlandaise. M’man, par contre, les bras croisés, ouvrait grande la bouche. Dommage qu’elle ait eu les dents gâtées !

Canoque, fit mon père !

– Mais les Canoques, ils mangent au moins ! Ce ne sont pas eux qui viendraient s’installer à Saint-Lambert, dans un castel, pour n’avoir à dîner, le dimanche, que des patates !

L’argument portait : mon père répondait en français. Dans le rituel Haffigan, le vaincu adopte toujours la langue du vainqueur. M’man comprit son avantage et fit un pas en avant, mais elle posa mal le pied : elle disparut dans le trou du plancher. Pas un mot, pas un son. Et si vite elle avait disparu, que nous la crûmes morte, à tout le moins anéantie. Mon père s’en tirait à bon compte; il le comprit aussitôt et se mit à se frotter les mains. Présomptueux de cœur et vif d’imagination, pensait-il déjà à convoler ? Je serais porté à le croire. En tout cas, il n’arrêtait pas de se frotter les mains; c’en était même gênant pour nous, les orphelins. Puis, sans plus de bruit qu’elle n’avait fait pour disparaître, m’man reparut par le trou du plancher. Seule la tête lui sortait, mais cette tête suffisait, absolument indignée. Mon père changea d’idée; il ne se frottait plus les mains : il les avait cachées dans ses poches.

L’Information médicale et paramédicale, 1er mars 1966, p. 24-25.

[Repris dans l’édition originale : p. 62, 63-64, 67-68; Lanctôt éditeur, p. 46, 48-49]
 

Réalisé par la Société des amis de Jacques Ferron
Établissement du texte: Pierre Cantin / Annotations: Luc Gauvreau et Pierre Cantin.
Graphisme: Irène Ellenberger et son équipe de DizingDesign
Publié avec l'aimable autorisation de la succession de Jacques Ferron.
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