I - Castle for Ever
II - C.D.A. Haffigan mon père
III - M'man
IV - Un renard anglais
V - La guerre de Corée
VI - La matrice des femmes ne moule guère
VII - Papette, la hand-guidoune et le caniche
VIII - Avant l'appareillage
IX - Le sacrifice de Cétanne
X - Le bâton à fouïr
XI - Dieu
XII - L'inévitable bosquet
XIII - Frère Marie-Victorin
XIV - Tel un hanneton
XV - La raison d'un mât
XVI - La défense du Castle
XVII - Où les mouches ne gâtent rien
XVIII - La mort de M'man
XIX - Le juge Albert Sévigny
XX - Liberté ! Égalité ! Fraternité !
XXI - N'est pas putain ...
XXII - Trois fois qui en deviennent quatre
XXIII - Où le bonhomme réapparaît
XXIV - La session des caïds
XXV - L'orignal présidait
XXVI - Le ciel rouge
XXVII - Olds 98, vision panoramique
Fin : bilan provisoire

 M’man trottait comme une souris, du matin au soir, sans faire le quart de son ménage, remplaçant de son mieux et de mal en pis, à mesure qu’elle vieillissait, la nombreuse domesticité que nos illustres prédécesseurs, Clough et les deux juges, avaient nourrie. C’était là un luxe que C. D. A. Haffigan ne pouvait pas se permettre, faute de moyens, mais aussi, principalement, à cause de son idéal démocratique, lequel idéal, forcément égalitaire, était, avec la bagosse et l’immeuble, une des trois mamelles de sa tétée. Point de domestiques, mais de bons principes, telle était la base de sa politique. À chaque élection – et Dieu sait qu’elles étaient nombreuses ! – quand il travaillait le peuple souverain pour le garder dans le respect et l’admiration de ses gouvernements, il avait besoin de sincérité, autrement il n’aurait pas été aussi persuasif : m’man la lui fournissait; d’honnêteté : m’man était honnête pour lui; de courage et d’amour pour le travail : m’man n’en manquait pas. Elle lui était indispensable.

Le temps que nous mîmes à la tirer du trou, C. D. A. Haffigan avait sitôt fait d’épuiser les joies du veuvage qu’il s’en trouvait déjà, consterné, aux inconvénients. Aussi, dans un mouvement sincère, se jeta-t-il aux pieds de sa bonne et vieille épouse, lui embrassa les genoux, lui baisa les mains, tel un gentleman obèse au cœur encore tumultueux. Ensuite, feignant d’essuyer une larme, il en eut le doigt mouillé à son grand ravissement : des maris comme lui, il n’y en avait pas beaucoup sur terre ! M’man n’en doutait pas et braillait comme une fontaine, touchant tableau dont nous profitâmes pour nous esquiver les uns après les autres, garçons industrieux que nous étions, capables de compléter le menu familial – justement, les patates irlandaises nous en avaient rendus conscients.

Cette scène remonte à 1953. Elle marqua une date importante dans notre histoire. Micke, l’aîné, venait d’avoir ses dix-huit ans. Le mois suivant, il s’enrôla dans l’armée. Le chemin, dès lors, était tracé. Pat suivit. Après, ce fut Tim, puis Buck, puis Jack. De l’armée, ils passèrent à la queue leu leu dans les différentes polices du pays. C. D. A. Haffigan en fut particulièrement satisfait, du moins jusqu’au jour où Micke, revenu dans son bel uniforme de la Gendarmerie royale, lui servit une de ces semonces… La tête rasée, le regard trouble, il parlait dru comme m’man, mais en anglais. J’étais assis sur la balustrade de la galerie, fort intéressé par tout ce que j’entendais, mais pas tellement surpris. Père répondit en français avec un fort bel accent, ma foi ! Il répondit : « Micke, attention : tu vas tomber dans le trou ! » Et, se tournant vers moi, il dit : «Tu sauveras l’Irlande, Conney. »

1. Devenu Mike dans le roman.

 L’Information médicale et paramédicale, 15 mars 1966, p. 22-23. [Repris dans l’édition originale : p. 65, 68, 69-70 ; Lanctôt éditeur, p. 47-49, 50-51]

 

Réalisé par la Société des amis de Jacques Ferron
Établissement du texte: Pierre Cantin / Annotations: Luc Gauvreau et Pierre Cantin.
Graphisme: Irène Ellenberger et son équipe de DizingDesign
Publié avec l'aimable autorisation de la succession de Jacques Ferron.
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